Bourg-en-Bresse. Le train déverse ses quelques voyageurs impavides. La gare est calme. Tous deux avancent d'un pas tranquille vers la station, encore enveloppés d'une douce torpeur, engourdis de leur élan de confidence et d'amitié. Cet instant magique de communion parfaite les a lavé du stress de la grande ville, du tourbillon incessant de couleurs et de bruit dans lesquels ils étaient encore englués il y a quelques heures. Ils sont là, sereins, totalement réceptifs à ce nouveau monde qui les attend, et qui s'offre à eux en petites touches. Au loin les champs de blé s'agitent en une grande marée dorée, faisant frémir leurs narines avides de leurs effluves de paille et de verdure. Médéane livre tous ses sens à l'affût de perceptions nouvelles, comme si le vent de la plaine était porteur d'un message divin. Elle aime se sentir ainsi, pleine d'espérance un peu démesurée, dans l'excès d'un bonheur indéfinissable, dans la plénitude de l'attente, et de la certitude que ce jour nouveau n'est fait que pour la combler. Volker pose leurs deux sacs dans le hall.
- Voilà, nous y sommes, voyageurs aventureux au pied de la falaise... Hélène et Arnaud m'ont avertis qu'ils ne pourraient venir nous chercher. Il y a bien un car qui dessert directement Saint-Amour. Mais j'ai pensé que nous pourrions louer une voiture. Ca vous donnera plus de liberté sur place, si tu as envie de faire une ballade dans les environs..
- Oui, c'est une bonne idée, j'aime assez l'idée de faire "le tour du propriétaire". Après tout, si j'imagine rester plus de six mois par ici, un week-end ne sera pas de trop pour faire connaissance avec mon nouveau pays...
A peine sont-ils sortis de la ville que Médéane est à nouveau transportée. La route est belle, à peine sinueuse, un filet de bitume vieilli entre deux océans de champs à perte de vue. Aux grands pâturages alanguis sous les rayons du soleil succèdent de larges forêts gourmandes et repues. Au loin, des collines charnues dissimulent dans leurs replis arborescents des toitures usées, des murs de pierres jaunies par le temps. Un clocher émerge dans l'horizon, et disparaît derrière les buttes verdoyantes. Elle a le sentiment étrange de connaître par coeur le moindre virage, chaque hameau fleuri et souriant qui se présente à eux par intermittence. Pour un peu elle jurerait avoir déjà vu le visage parcheminé de cette vieille qui prend le soleil sur le pas de sa porte, indifférente au passage des automobiles vrombissantes. Un troupeau d'enfants s'agite sous le préau d'une école. Un chat roux paresse sur un mur décharné. Le temps s'écoule et se disperse entre les champs cernés de barrières usées, ceinturant les jardins gourmands des belles vaches blanches.
"Mais c'est chez moi ici", songe-t-elle avec émotion. Tout autour la reconnaît et lui fait signe, en une traversée magique dans le pays de ses pensées. "Pourvu que je ne sois pas déçue, j'espère trop", se dit-elle dans un mouvement de crainte.
Volker a ralenti, et s'engage maintenant dans un chemin boisé. Il est resté concentré pendant tout le trajet, comme s'il cherchait à se rappeler avec précision non seulement l'itinéraire, mais aussi les images qui l'ont assailli lors de sa première visite. Il se met à parler dans une volubilité excessive, comme pour tenter de dissimuler derrière son flot de paroles, la jubilation qui l'envahit.
- J'aime beaucoup cette route, elle me semble si familière. Il n’y a pas plus de vingt kilomètres entre la gare et le domaine. Voilà Saint-Amour, encore quelques minutes et nous y sommes. J'ai pensé qu'il serait facile d'organiser le transport de nos futurs visiteurs depuis Bourg-en-Bresse et Mâcon. Il existe déjà un service de car qui fait le trajet. On pourrait leur demander de créer un nouvel arrêt à l'entrée de ce chemin...
- Je constate que tu vois loin, le taquine Médéane...
- Nous y sommes, coupe Volker, tout à sa joie. Ah Hélène et Arnaud, là-bas ! Je suis si heureux de les revoir...
Ils se sont arrêtés à l'entrée d'une grande cour carrée à la fois austère de ses pierres grises et exubérante de verdure. Face à eux, une ferme large et trapue semble les saluer de son ample chapeau de paille. Dans son ombre imposante se dessinent timidement deux bâtisses servantes, presque collées l'une contre l'autre, effacées humblement derrière l'imposant bâtiment.
Un couple se dirige vers eux dans un même élan. L'un et l'autre marchent d'un pas à l'unisson dans une gemellité si parfaite que Médéane se demande un instant si ce n'est pas un corps à deux têtes qui s'avance ainsi vers elle. La femme est belle, un visage lumineux assailli de petites rides expressives, des cheveux très blancs rassemblés en un chignon sobre sur la nuque. Elle porte une grande jupe fluide et un léger chemisier de soie sauvage. L'homme est à peine plus grand qu'elle, très mince dans un costume léger, élégant et simple. Ses yeux gris, cachés par une épaisse barrière de sourcils broussailleux respirent l'intelligence et la vivacité.
Hélène s'approche de Médéane et dans un élan spontané, la serre dans ses bras.
- Ah, c'est vous, Médéane, enfin ! Nous avions si peur que ce cher Volker ne parvienne à vous décider ! Vous avez fait bon voyage ? J’espère que vous n’êtes pas trop fatiguée. J’ai fait préparer un copieux repas pour vous restaurer. Vous restez avec nous ce week-end ? Quelle bonne idée d'avoir loué une voiture, vous pourrez vous échapper, les environs sont magnifiques, et la nature est si généreuse de beauté à cette époque, vous ne trouvez pas ?
Médéane se laisse emporter par son hôtesse qui bavarde gaiement, comme si elle recevait une ancienne amie de la famille. Volker et Arnaud s'étreignent chaleureusement, et suivent les deux femmes vers la grande batisse. Hélène virevolte et s'esclaffe joyeusement:
- C'est ici la demeure de nos rêves artistiques ! Nous vous emmènerons visiter les deux autres bâtiments après le déjeuner.
Elle montre du doigt l'une des maisons attenantes.
- Nous habitons ici, et nous avons presque achevé la rénovation de la seconde maison. Je pensais la réserver à nos collaborateurs futurs. Vous verrez c'est un endroit tellement charmant, il y a une cour intérieure qui sépare les deux parties...
- Mais laisse notre amie arriver, s'insurge Arnaud doucement. Elle a le temps de voir par elle-même, elle ne va pas s'envoler...
Hélène éclate de rire. "Elle est si vive, si pétillante, s'étonne Médéane. On dirait une enfant, si ce n'était ces fines ridules..."
- Oui, je suis incorrigible. Excusez mon excitation, Médéane, mais vous voir tous deux ici me fait croire un instant que la réalisation de notre grand projet n'est pas si lointaine. Jusqu'ici, tout paraissait tellement utopique. Excepté le gentil préfet, qui est devenu un amprécieux et qui nous aide beaucoup, les gens nous prennent un peu pour des fous, vous savez.
Volker et Médéane échangent un clin d'oeil complice. Hélène s'interrompt et hèle la grosse femme charmante qui les regarde sans mot dire depuis quelques instants.
- Marguerite, nos amis sont arrivés ! Voulez-vous servir un petit apéritif au salon, je vous prie. Et rejoignez-nous pour faire connaissance !
Elle se tourne à nouveau vers Médéane, chuchotant d'un air entendu:
- Marguerite est notre cordon bleu depuis plus de quinze ans. Vous aurez le temps d'apprécier ses farcements, ses fricachas, et hmmm, son merveilleux persillé qu'elle fait elle-même.
- Son persillé, interroge Médéane en pouffant. Ses farcements, ses frica...
Hélène rit en retour.
- Notre bonne Marguerite est du pays des montagnes, de la Vallée des Aravis. Elle a emporté avec elle les recettes de son pays. Sa table est un bonheur sans égal, vous aurez l'occasion d'apprécier ! Mais entrez, nous serons plus à notre aise que sur le perron pour continuer notre petit bavardage...
Le repas est une splendeur. De quoi les dépayser à jamais, et leur donner envie de jeter aux oubliettes les surgelés insipides qu’ils mâchouillent à longueur d'années dans leur vie urbaine ! Repus et comblés, ils s’installent dans le salon pour bavarder tous les quatre comme de vieilles connaissances. En fin d'après-midi, Hélène et Arnaud les emmènent visiter le domaine tout entier. Médéane devine déjà comment lui apporter toute la prestance qu'il mérite. Avec quelques photos, plusieurs esquisses, des réalisations à peine abouties, Hélène et Arnaud ont déjà opéré une première sélection des artistes invités à s'exposer chez eux. La jeune femme admire l’évidente qualité de leur choix, et laisse aller son inspiration pour imaginer chaque mètre carré de la future fondation.
“Ils nous ont choisi comme ils ont élu ces jeunes poulains de l'art, pense-t-elle avec une soudaine fierté. Ils sont sûrs de leur choix, certains de nos capacités, ils nous ont offert leur confiance et leurs rêves... C'est irrésistible”.
Elle musarde seule dans la grande batisse encore nue qui revêt déjà les couleurs de son devenir. Le parfum du chèvrefeuille la poursuit à travers les corridors étroits et humides. Le soleil se glisse entre les ouvertures étriquées, faisant danser dans ses rayons des ombres fantomatiques. “De la lumière, il faut de la lumière”, songe-t-elle en progressant dans les entrailles de l’édifice qui révèle peu à peu ses secrets, comme heureux d’être enfin regardé, admiré, bousculé tendrement. Chaque pièce lui souffle déjà sa personnalité, chaque mur lui parle. Ici, la maison lui murmure: “Habille-moi de tons doux, ceinture-moi de pierres, ne me vois-tu pas déjà vêtue d'une blancheur immaculée... Et ma fenêtre, sauras-tu la parer des atours qu'elle mérite ?... Regarde, je suis un passage à ouvrir, donne-moi de la lumière, je saurai mettre en valeur mes locataires sur mes parois...” Le jardin prend forme et espace dans son esprit. Elle imagine chaque bosquet, chaque arbre, chaque arbuste fleuri, elle peut déjà voir quelle sculpture ira se nicher au détour d'une allée ombragée, quelle chimère de fer se trouvera violemment exposée aux feux du soleil, quelle armure insolite luira dans les gouttes de rosée du petit matin...Plongée dans ses observations, elle n’entend pas Volker s’approcher.
- Elle est en bon état, déclare-t-il d’un ton enjoué
Elle sursaute, puis se tourne vers lui en souriant.
- De la lumière, il faut de la lumière.
Il hoche la tête.
- La charpente est en bon état, les solives sont un peu rongées par les termites, mais on peut les traiter.
- Oui, on peut casser le double toit et les rendre apparentes. Ca ne fera qu’ajouter du charme à la pièce.
- Et un mur en crépis blanc, rustique, mais passé à la grosse palette, pour donner un effet de fines rayures. Il paraîtra presque strié dans le soleil, il accrochera le prisme des rayons...
Volker détaille son profil en silence, tandis qu’elle continue son soliloque. Elle s’approche de la façade et examine attentivement les moulures des fenêtres. Après un moment de réflexion, elle pointe un doigt triomphant en direction de la maison.
- Il y a des idées à prendre dans tout cela ! Refaire du neuf avec du vieux, donner à l’ancien la chance de se fondre dans le temps, sans perdre son identité...
Elle repart dans le jardin, agitée et bavarde, s’adressant tantôt à son compagnon, tantôt à elle-même.
- Une terrasse à l’italienne, avec des dalles irrégulières fondues dans une pelouse bien drue...Là quelques tables, à l’ombre des treilles et dans le parfum du chèvrefeuille...
Volker ne parvient pas à détacher son regard de cette jeune femme discrète et presque effacée, qui s’est métamorphosée en quelques instants en une passionaria irrésistible. Il pourrait voir les méandres de son esprit, tant ses pensées sont intenses. Elle est toute entière dans cette maison, elle est la maison toute entière.
Médéane ferme les yeux. Elle perçoit les gazouillis des oiseaux penchés à l’orée de la forêt de pins. Puis son regard s’ouvre à nouveau, et embrasse d’un seul coup l’aile arrière de la majestueuse demeure. Les balcons affaissées semblent gémir sous le poids des années. Leur couleur brûlée attendrit le beige un peu terne des crépis délavés par tant d’années d’orages et de rayons ardents. Ensemble, ils reviennent dans la grand pièce principale, marchant avec précaution sur le plancher en chêne défoncé. Volker la suit jusqu’à la fenêtre qui donne sur le nord, et pose une main sur la cloison poussiéreuse.
- Tous ces murs font plus de cinquante centimètres d’épaisseur. Je les ai mesurés à chaque seuil. C’est du solide, il n’y a qu’à éclairer un peu tout ça...Imagine déjà cette pièce sans ce papier peint détrempé, avec un beau crépis rustique...
Médéane hoche la tête. Elle l’écoute à peine, encore perdue dans ses visions. Son regard balaye le paysage immense qui s’offre sous ses yeux. Là-bas, un ruisseau. Tout est vert sombre de ce côté- ci, même les feuilles semblent plus charnues. Volker suit son regard.
- L’horizon est chaque fois différent, s’extasie-t-elle. Dès qu’on change de fenêtre, un nouveau paysage apparaît. As-tu remarqué à quel point les champs semblaient immenses, et la chaleur accablante quand on regarde au sud ? Alors que de cette fenêtre, on se croirait à l’orée d’une forêt ensorcelée...
...
La journée est passée si vite. Jamais Médéane n'a senti une semblable harmonie, une telle évidence. Pour elle comme pour Volker, ces instants n'ont faits que confirmer leur complicité mutuelle. Ils se savent l'un et l'autre. Dans le silence, ou avec des mots, quelle importance. Hélène et Arnaud se sont mis au diapason d'emblée, et la fulgurance de leur amitié semble avoir soudé dans l'éternité le destin de ces quatre individus. Au dîner, ils sont déjà les quatre mousquetaires en quête d'un même Graal. En une journée passée ici, Médéane a basculé dans une autre vie. Entièrement, totalement, sans l'ombre d'un remords, sans une pensée pour Pierre, qu'elle laisse loin derrière elle. Son propre égoïsme la stupéfie. Une immense fatigue l’étreint brutalement. Elle s'excuse auprès de ses hôtes et monte dans la chambre d'amis qu'ils lui ont réservée. “Cette nuit sera noire et ténébreuse, pense-t-elle en fermant les yeux. A peine quelques secondes et je plonge dans les bras de Morphée, voilà bien longtemps que je ne me suis pas endormie si facilement...”
Le lendemain matin, Volker et Médéane s'en vont à la découverte des alentours. Une journée à s'extasier ensemble sur les plis jurassiques de la vallée de Saint-Claude, à parcourir de concert les petits villages muselés par leurs vastes forts, à errer dans les ruelles étroites écrasées par l'ombre d'un grand clocher carré. Partout ce même style noble et réservé. Rien ne semble pouvoir se laisser émouvoir d'emblée, aucun abandon dans ces restes de fortifications qui exhibent fièrement leurs innombrables années. Cernés par ces murs gris et austères, ces façades sévères, c'est là pourtant qu'ils se sentent enfin chez eux, l'un et l'autre, piégés à leur gré dans le silence paisible de ces derniers jours de printemps. Une journée à flâner, à se laisser happer par les silences, à se faire surprendre par les rares éclats de voix, les couleurs passantes soudain apparues et aussitôt reprises derrière l'angle d'une rue. Le soir, au dîner, Volker et Médéane restent silencieux, comme recueillis après cette journée initiatique. Ils sont passés dans une autre vie, sur un autre chemin. Hélène et Arnaud ont senti la force de leur engagement, et leur quiétude affable semble saluer leur décision.
Déjà, il faut songer à repartir. Au petit matin, dans l'aube encore naissante, Hélène et Médéane font ensemble une dernière promenade à l'orée de la forêt qui encerclent le grand mas. Leurs chaussures sont brillantes et humides, ivres de rosée. Entre les deux femmes, peu de mots, tout est dit dans une intimité sereine, un même regard en tout.
“Si seulement j'avais connu ces gens avant, songe Médéane amèrement. Si j'avais eu des parents comme eux, si j'avais pu comprendre plus tôt comment on donne un sens à sa vie, je ne serais pas si vide dedans, si vide de sens.” Elle a envie de pleurer, de rire, de serrer cette femme dans ses bras et de l'appeler maman, de lui dire qu'elle l'aime, qu'elle va rester ici pour toujours, et quand ils seront très vieux, impotents, inutiles, elle les bercera, elle les langera, elle versera la bouillie dans leur bouche édentée. Elle leur chantera des chansons douces que ne lui a jamais chanté sa maman, elle...Mais qu'est-ce qu'elle raconte ! Dans sa tête un mur s'écroule, les briques tombent dans son crâne en une petite pluie douloureuse. Le sang martèle ses tempes de coups réguliers. Jamais le mot maman ne lui a même traversé l'esprit, depuis plus de quinze ans. Une migraine énorme la fait vaciller. Une nausée compacte afflue au bord de ses lèvres, ses pensées se débattent dans un remugle écoeurant.
Hélène remarque sa pâleur soudaine, et s'empresse auprès d'elle.
- Médéane, ça ne va pas, je peux faire quelque chose ?
La douleur est si violente que Médéane ferme les yeux. Elle se concentre de toutes ses forces pour ne pas vomir.
- Arnaud, Jacques, appelle Hélène. Médéane a un malaise !
Volker est déjà là, penché vers elle. Ses paupières battent, le soleil vrille ses yeux. Ne pas se laisser aller, être forte, toujours.
- Ca va, j'ai eu comme un étourdissement, j'ai du trop regarder en l'air, quelquefois ça fait tourner la tête, n'est-ce pas, de trop regarder les étoiles.
Ils se taisent. Médéane reprend des couleurs, et se met à rire d'un éclat léger.
- C'est le bonheur !
Ses trois acolytes sourient à leur tour, soulagés. Volker reprend, songeur.
- Oui, c'est sûrement ça, le bonheur.
Avant de les laisser partir, Hélène et Arnaud emmènent leurs deux amis visiter leur future habitation. De l'extérieur, seul l'étrange trait de verdure vertical qui s'élance en plein milieu de la façade trahit l'audace de la rénovation. La maison est comme coupée en deux, traversée en son milieu d'un patio ouvert jusqu'au ciel. Une cour intérieure habitée d'arbres qui se mélangent dans une palette incroyable de verts eux-même tachés de fleurs colorées et odorantes. Rhododendrons aux boutons charnus, délicats rosiers nains, palmiers vertigineux, bégonias graciles et colorés: une jungle domptée traversée par une allée de pierres ocres. Là, de part et d'autre du jardin miraculeux, deux appartements jumeaux, les murs blanchis avec simplicité, de grosses poutres apparentes qui laissent admirer leurs cicatrices séculaires. Dans l'un et l'autre, le toit a été percé d'un velux pour laisser pénétrer la lumière et le bleu implacable des journées d'été.
“L'hiver, a songé Médéane, il sera recouvert d'un fin manteau poudré, et le soleil fera scintiller les éclats de gels accrochés au verre. Ce sera si beau que j'aurai envie de me lever et de l'ouvrir en grand pour me doucher sous cette neige immaculée..” Hélène prend le bras de Médéane avec émotion, et lui murmure d'une voix tendre, comme une maman qui rassure son enfant avant son premier saut dans la vie.
- C'est un peu une nouvelle vie qui commence pour vous, comme pour nous. Nous allons bien nous entendre, vous verrez, je ne me trompe jamais. Je sais que vous nous avez compris, que vous croyez en notre...utopie. Nous construisons plus qu'une fondation, Médéane, nous construisons la vie...
Sa voix se fait murmure, son bras enserre celui de Médéane.
- Ecoutez, Médéane, ce ne sont pas que des mots que je vous dis, c'est la vérité de l'existence, la réalité de notre chemin. Vous pouvez compter sur moi, désormais, toujours. S'il y a quoi que ce soit, si vous avez un doute, une peur, un problème, rien n'est trop lourd pour vous écarter de nous, vous avez compris ?
Médéane n'a pas le temps de répondre, Volker surgit de l'appartement voisin, avec dans le regard une lueur espiègle.
- Médéane, je parie que c'est celui-là que tu veux ! Regarde, au fond, de cette fenêtre on voit les champs, on croirait voir la mer. Et surtout il est au levant. Avec le soleil du matin, tu auras moins de difficulté à te sortir de ton lit...
Quinze heures, dimanche. Volker et Médéane déposent la voiture à la gare, dans la fin d'un après-midi superbe, avec dans leur coeur la nostalgie d'un séjour inoubliable qui s'achève, et en même temps la certitude qu'ils seront à nouveau là bientôt. Le voyage du retour ressemble à une sieste brumeuse, sans couleur, sans rêves, les batteries sont vidées de tant d'émotions déversées. Paris, déjà, la gare de Lyon et ses fourmis laborieuses, les taxis maussades à la chaîne, le ciel ombrageux et voilé. Médéane se sent un peu lasse, comme dégrisée après trop de bon champagne. Volker lui prend la main.
- Alors, moussaillon, paré à larguer les amarres ?
- Plus que jamais matelot. Merci du voyage au long cours, maintenant il faut faire le paquetage, et annoncer mon départ. Ce ne sera pas le plus facile de l'aventure...
Le taxi attend. Volker pose le sac de son amie sur la banquette arrière.
- Je file à pied, j'habite à deux pas. Enfin pour quelque semaines encore ! Tout ira bien, ne t'en fais pas. Je t'appelle demain, pour mettre au point ton déménagement. Va vite te coucher, tu as une petite mine ce soir.
Médéane étouffe un bâillement et passe une main fatiguée dans ses cheveux défaits.
- Je suis crevée, j'ai eu tellement mal au coeur dans ce train. Ca passera avec une bonne nuit de sommeil. Tiens, j'y pense tout à coup, j'ai rendez-vous avec mon médecin demain matin. Autant faire un bilan de santé avant d'entreprendre ce long voyage...
- N'exagère pas, tout de même, s'esclaffe Volker, là-bas aussi il y a des médecins ! Tu as le droit de tomber malade, ce n'est pas la brousse...
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