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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 2:

ailleurs, peut-être .

mise en ligne : avril 2004

 

 

Médéane ouvre les yeux sur le silence qui règne dans la chambre. Elle s'est rendormie après le départ de Pierre. Ces quelques heures de sommeil ont absorbé ses récriminations et dissout ses humeurs chagrines. Elle paresse sous la couette comme sur une mer étale. La journée est à elle seule, une grande plage où laisser vagabonder ses pensées, un cheval au galop dans les nuages, d'où vient cette phrase déjà, ah oui, un poème, elle se souvient, écrit sur ce bout de table de bistrot, en plein après-midi, elle revoit le formica usé, leurs deux têtes penchées, une tendresse remonte comme une bulle. C'était doux, si simple, ce temps de vivre de leurs vingts ans, parenthèse de bonheur avec son amie Stella...

Stella, sa soeur de galère, sa jumelle en insomnies... Combien d'années, depuis ce jour de rentrée de quatrième ? Elle plonge dans son passé, remontent aussitôt les images grises de son arrivée dans cette nouvelle ville, dans ce nouveau collège. Il est encore très tôt dans la cuisine étroite. Elle a pris très vite son petit déjeuner sans oser rompre le silence maussade qui règne dans la pièce triste. Sa mère l'a regardée partir sans la voir, enfermée dans son chagrin, sa mère toute seule avec ses yeux tout seuls emplis de larmes amères. Elle n'a jamais osé demander pourquoi il fallait partir, ses embryons de questions ont reçu des "ça ne te regarde pas, c'est assez difficile comme ça. Tiens toi tranquille et essaie de ne pas en rajouter.." Elle a treize ans à peine, elle a déjà l'habitude de ne pas poser de questions, de ne plus attendre de réponse, cette petite fille frêle et sombre aux longs cheveux comme des rideaux toujours baissés sur ses pensées. Pourquoi ne l'ont-ils jamais aimés ? c'est la seule question qui demeure encore en elle sur cette enfance grise et fripée, cette phrase qui surgit parfois comme un ogre dévorant son coeur et tuant aussitôt toute joie en elle.

Médéane secoue la tête.Avancer, ne plus penser, chasser la question qui tue, la question qui sent la mort et le regret...La revenue à l'entrée de son nouveau collège, son grand sac sur son ventre et la peur nouée dedans. À nouveau parler, se présenter, expliquer, mais dire quoi ? Elle reste plantée devant la grille, comme si elle tentait de dissoudre le batiment tout entier.

C'est là.

Un sourire affleure au souvenir de leur rencontre. Elle se revoit tétanisée devant cette grille d'école, incapable de se décider à entrer, lorsqu'une grande girafe bondissante se dirige droit sur elle sans l'ombre d'une hésitation. Elle se souvient dans un frisson de cet instant exactement partagé entre la crainte d'être dévorée par la créature, piétinée, broyée, disloquée, et le désir irrésistible de la rencontre. Bonjour, t'es nouvelle, toi, comment tu t'appelles, Médéane, c'est marrant, c'est pas commun, t'as l'air étrange, t'es d'où, toi, moi, c'est Stella... Rafale sans balle. Tout était déjà si... gourmand en elle ! Le flamboyant de ses cheveux rouges, l'éclat de ses prunelles émeraudes, le velours de sa bouche charnue. Cette adolescente pulpeuse était la sensualité incarnée,un appel au bonheur auquel la petite gitane sombre et violemment passionnée qu'elle était alors avait aussitôt répondu. Stella était devenue sa moitié exactement inverse, son opposé indispensable. Stella mordant à pleine dents dans cette vie gracieuse qui s'offrait à elle, irrésistible femelle douée pour le bonheur, ronde comme le bonheur, gaie comme le bonheur.

Dès lors, la vie de Médéane avait changé pour toujours. Elle avait instantanément aimé cette grande fille, comme elle sentait qu'elle aurait du aimer la vie pour en jouir et s'en réjouir. Voir respirer Stella lui suffisait à retrouver en elle un peu d'élan, cette énergie de vie qui lui faisait défaut depuis toujours.

Elles avaient traversé ensemble ces années de joug familial. Médéane auprès d'elle cessait d'être la proie de ce désespoir morne qui suintait de toute part dans la maison qu'elle partageait avec cette mère absente et vide de tendresse. Stella comme une étoile filante, glissait d'entre les filets d'un père aux mains de chasseur, et trouvait refuge dans le silence attentif de sa compagne. Auu lendemain de leur dernier jour du bac, elles s'étaient enfuies, toutes les deux. Pendant des mois, elles avaient économisé chaque pièce donnée contre un peu de ménage, les gardes d'enfants, les petits boulots, c'était leur secret. Elles avaient grandi dans l'espoir brûlant d'échapper enfin à cette vie qui menaçait leurs rêves et leurs espérances. Et elles étaient parties, ensemble.

Médéane sent les larmes déborder, oh ce sentiment de liberté inoui revient comme une décharge électrique... Stella avait fêté ses 18 ans quelques semaines avant le grand départ. Les deux fugueuses avaient attendu dans un petit village corse la majorité de Médéane pour se risquer à nouveau sur le continent. Près d'une année, jusqu'au printemps suivant, elles étaient restées dans la maquis accueillant des montagnes de l'île, travaillant ça et là et vivant de leurs petites économies, avec l'aide d'un complice rencontré l'année de leur fuite. Il était si gentil ce grands gars, Doume, oui, fou amoureux de Stella, comme tant d'autres, à cette époque, qui aurait pu résister à cette fille sublimement particulière, étrangement sensuelle... Il était son chevalier transi, son garde du corps vigilant, leur ange gardien à toutes deux, veillant à ce que personne ne puisse trahir ses protégées réfugiées dans la maison de son grand père...

C'est si loin tout ça... Pourtant les années plus clémentes n'ont pas amoindri l'ivresse de cette liberté si chèrement gagnée. Mais qu'est-ce qu'il en reste aujourd'hui dans cette vie trop bien cadrée aux côtés de cet homme si... parfaitement adapté ! Un élan de colère la secoue. Depuis combien de temps résiste-t-elle à cet appel de liberté, cette envie d'ailleurs qui la taraude ? C'en est trop, de ces quatre années de compromission, oui, d'amour mal donné, mal reçu, un joug subi sans raison qui voudrait aujourd'hui la forcer à penser sa vie en petites cases bien ordonnées ! Un enfant, une maison, les courses du samedi, le chéri épuisé de sa journée, et maussade, non, plus de vie maussade, plus de nez collé contre la fenêtre en rêvant d'avoir des ailes. Maintenant, là, tout de suite elle a des ailes, elle peut s'envoler loin de cette vie frivole, laisser tomber les expos, fuir les soirées trop pleines de bruit de paroles, fini, c'en est fini de vivre ainsi à contre courant. Libre. Elle pourrait s'en aller maintenant, demain, très vite, oui, très vite, l'urgence affleure, elle la reconnait enfin, cette soif sauvage de liberté qui se manifestait depuis ces derniers mois par une langueur sans raison, un détachement comme une usure du coeur, l'envie d'ailleurs...

Elle ferme les yeux. Devant elle s'ouvre un chemin pavé d'incertitude, la voie de l'inconnu, le sentier sinueux de tous les possibles. La sonnerie du téléphone interrompt ses pensées.

- Ah, Stella, j'allais t'appeler...

- Tu ne dors plus, marmotte ? écoute, j'ai vraiment des nouvelles nouvelles pour toi...

Médéane tente de l'interrompre, mais Stella reprend :

- Oui oui je sais ce que tu veux me dire, tu es fatiguée en ce moment, tu as envie d'un break, mais attends, écoute-moi, j'ai rencontré Jacques Volker hier...

- Il faut que je te dise, Stella, la coupe Médéane, avant que tu ne me refiles un projet, je suis au bout. J'arrête...

Stella reprend, nullement déconcertée. Depuis le temps qu'elles se connaissent, et qu'elles travaillent ensemble, elle sait bien ramener sa sombre amie à la raison.

- Oui ma Médée, je sais que tu es prête à te tirer au fin fond de la Corse, pour prendre un exemple qui te parle, hein, je te connais, je vois bien qu'en ce moment tu ronges ton frein, et puis tu le sais, je te suivrais au bout du monde dès demain, si je n'avais pas sous la main le projet de ta vie. Le projet de ta vie, chérie, fais-moi confiance. Je te propose le passeport pour le trou perdu de tes rêves tu vois bien, le nid douillet dont tu rêvais toutes ces années, tu te rappelles, ton paysage imaginaire je ne l'ai pas oublié, ce lieu magique que tu me dessines depuis tes quatorze ans... Je ne te demande pas de me dire oui, là , maintenant mais seulement d'accepter de rencontrer Volker, et de le laisser parler de son projet, tu n'imagines même pas à quel point c'est fait pour toi, oh Médée, je te jure, si tu refuses je ne chercherai même pas à te convaincre, je te le promets je ne t'en parlerai plus, plus jamais...

- Volker, Volker, tu n'as plus que son nom à la bouche... Je suis trop curieuse de savoir ce qui suscite chez toi un tel engouement pour résister, tu le sais bien. Mais je me souviendrai de ta promesse, Stella, si ça ne me convient pas, on n'en reparle plus, d'accord ?

Elles ont raccroché. Rendez-vous pour le déjeuner, dans une heure ou deux. Nouveau silence. Mais tout est si différent à présent... Comme toujours, Stella a réussi à la convaincre. Médéane ne sait pas résister à cette complicité si parfaite entre elles. L'une est l'exacte partie manquante de l'autre, dans les deux sens. Stella est accrocheuse, opiniâtre, décidée jusqu'à l'usure, flairant les meilleurs coups. Leurs premières années de galère lui ont appris à ne se fier qu'à son instinct de survie, il faut cadrer, circonscrire le danger répète-t-elle avec un air très sérieux, en secouant sa crinière carnivore. Médéane demeure rêveuse, sans certitude, hésitante en tout, secrète aussi, ne délivrant ses idées qu'à l'ultime moment, lorsqu'il est trop tard pour faire marche arrière. Incapable d'ébaucher des plans, et encore moins de les partager, elle ne travaille que dans l'inspiration du moment. Avec elle tout demeure en devenir, des murs édifiés la veille s'écroulent le lendemain si l'idée, la seule, la bonne idée surgit enfin. Elle devient animale face à l'objet, elle sent alors ce qui donne une âme à une maison désincarnée, elle donne sa musique à un tableau mutique, elle apprend à danser aux sculptures les plus froides, elle réanime les oeuvres d'arts les plus hermétiques. Elle est une magicienne qui donne vie aux objets. Pourtant son coeur lui semble si froid parfois. Comment peut-elle porter en elle ce don et se sentir si peu vivante ?

Médéane s'habille distraitement. Un pull noir un peu court, un pantalon flottant, besoin de flou. Même son ventre se sent à l'étroit. Tant à faire maintenant, parler à Pierre, rencontrer ce Volker, et Stella, dans tout ça, Stella et Volker, elle est curieuse de voir ce qu'il se passe entre ces deux-là, Stella est bien trop enthousiaste... Et puis de toute façon elle n'a rien promis, juste ce rendez-vous ça ne l'engage à rien, et même si son amie a réussi à la convaincre d'écouter ce type, quelle importance, elle sait que tout va changer, qu'elle est libre désormais.

Libre.