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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 10

La mémoire


mise en ligne : 12 avril 2007


Depuis la fenêtre du salon, quand on se penche un peu, on pourrait presque entrer dans la petite classe colorée de l'école d'en face. Ses jours de congé, Médéane a passé de longs moments à observer les petites personnes qui investissent les lieux du lundi au vendredi, et les divagations parfaitement orchestrées par trois jeunes femmes qui dirigent patiemment et invariablement la vie de leur petit monde. Dès le matin, l’agitation joyeuse des retrouvailles atteint même les plus craintifs. Au repas, les petits amoureux s'échangent leurs biberons, et les plus maternels déjà forcent leur compagnons à manger leur pitance. Vient l’heure de la sieste. Allongés dans leurs lits contigus, ils restent les yeux ouverts perdus dans le vague, jusqu'à ce qu'une onde de sommeil un peu plus forte ferme leurs paupières et régule leur respiration. Alors les fenêtres sont closes, la nuit artificielle voile précautionneusement les petits anges abandonnés à leur sommeil tranquille. Jusqu’au prochain réveil, où le tourbillon multicolore reprend sa course effrénée sous les cris, les rires, les piaillements de la basse-cour juvénile. Mais ce qu'elle préfère, c'est le soir, le défilé solennel des mères qui viennent récupérer leurs petits bouts d'amour comme pour se reconstituer. Elle aime plus que tout observer ces mamans dont l'émotion affleure dès qu'elles aperçoivent la silhouette familière de leur enfant. Elles restent un instant silencieuses à l'entrée de la pièce, et comme  par un fluide invisible, au bout de quelques instants le petit se retourne et son visage alors s'éclaire du plus merveilleux des sourires. Elle peut lire alors les lèvres du bébé dessiner les syllabes aimées "ma-man". Mais il se ressaisit, continue encore quelques instants son jeu avant de céder au besoin urgent de se jeter dans les bras de la mère attendrie, d'enfouir son petit nez sous les cheveux odorants, de se frotter contre la peau chaude et accueillante. Il y en a d'autres pourtant, dont l’attitude étrange laisse Médéane perplexe. Aucun regard, à peine un mot, une indifférence qui fait couler un grand froid dans son ventre, une faim que rien ne pourra jamais rassasier. “J'ai dû connaître ça, moi aussi”, songe-t-elle alors. Des parents efficaces, officiant selon les prescriptions d'usage: aller chercher à la crèche, récupérer à l'école, laver les cheveux une fois par semaine, donner à manger trois fois par jour, tenir la main pour traverser la rue... Rien de moins que dans le manuel, rien de plus que le nécessaire. Embrasser, pour quoi faire, caresser, à quoi ça sert, jouer avec sa fille, mais à quoi ?

Elle ne se souvient de rien, ni de personne. Cet homme qui vivait à ses côtés, quand elle était une toute petite fille, il  a disparu un matin. Comme dans les films. Elle avait cinq ou six ans. Elle ne l'a jamais revu. Elle ne se souvient pas avoir ressenti un quelconque sentiment. Il n'était plus là, c'est tout, et ça ne changeait rien au fond. Des images de son enfance, elle n'en a plus. Personne ne restait assez longtemps dans son environnement pour qu'elle y accroche des souvenirs et lui laisse une place dans sa mémoire. Elle mangeait à la cantine tous les jours, et sa mère la récupérait le soir tard chez une nounou qui n'était jamais la même. Ou elle ne la récupérait pas du tout, quand un rendez-vous galant lui enlevait les dernières bribes de maternité qui s'épluchaient dans son coeur de gruyère. A l’école, elle travaillait bien. Discrète et appliquée, elle parlait peu, juste assez pour ne pas provoquer de questions. Elle devait penser que c'était normal de vivre ainsi, en fantôme, sans que personne ne vous voit et que les regards vous traversent sans jamais se poser sur vous. Elle n'était pas malheureuse, elle était simplement vide, comme un container inutile rempli de bric et de broc appris ça et là, fortuitement ou par obligation. Ignorante des lois de l'amour filial, des petites caresses furtives, des serments d'amour éternel des parents adorateurs. Les jeunes filles qui la gardaient étaient déconcertées par cet enfant sur laquelle ni mot tendre, ni menace ne semblaient avoir prise. Elles oubliaient de l'embrasser, ou de lui prendre la main, puisqu'elle ne réclamait jamais. Une image trop sage, que personne ne songeait à déranger en lui volant un baiser, ou en passant une main furtive dans ses jolis cheveux nattés. Son monde intérieur  était immense. Une ville entière, un pays fourmillant d'habitations vides, où elle passait des heures entières à dessiner des plans de maisons, des rideaux, des meubles, des endroits à vivre et à exister. Mais personne ne traversait jamais cet univers déserté. Un monde entier en attente, une planète espérant la venue hypothétique de colons curieux.

L'année de ses quatorze ans, sa mère avait commencé à travailler de nuit. Médéane avait déménagé au foyer des jeunes filles de son collège. Puis sa mère, plus que jamais femme puisque détachée du souci de l'enfant à nourrir, avait rencontré un homme, qui vivait dans la région de Tours. Elle avait alors réorganisé sa vie entre son travail de nuit et ses week-ends en Province. Peu à peu, Médéane avait fini par ne plus la voir, elle s'était effacée doucement de sa vie, se retirant à petits pas discrets. De temps en temps, elle recevait un message, une carte, un bonjour bref laissé sur le tableau des messages. A dix-huit ans, elle avait quitté le foyer pour partager un appartement avec une amie. Un jour, sa mère était morte. Elle ne se rappelle plus de quoi exactement. Crise cardiaque, ou rupture d'anévrisme, un accident foudroyant. Médéane avait alors 20 ans. Elle ne l'avait pas revu depuis quatre ans. Il lui semble se rappeler que ce sont les voisins qui l'ont prévenue, en laissant un mot au foyer où elle ne vivait plus depuis longtemps. Elle est partie seule à Tours, pour nettoyer la location. Elle a brûlé toutes les photos, et aussi les papiers, chaque trace de vie consignée à l'encre. Elle a entassé les effets personnels dans un grand carton sans même les trier, et les a déposés à la croix rouge. Ca la dégoûtait de toucher toutes ces affaires d'une femme qu'elle connaissait à peine. Maman. Cinq lettres, et si peu de signes... Médéane a rendu les clés de l’appartement au propriétaire, laissant vaisselle, bibelots, mobiliers.

Elle n'a jamais raconté. A Stella, qui tente de temps en temps des incursions timides dans son monde des souvenirs, elle a seulement expliqué qu’elle était fille unique de parents disparus. Un raccourci de vie qui élude les questions. Elle n'a rien dit, même ce jour-là. Elle n'a pas pleuré. Elle n'a même pas pensé qu'elle pourrait pleurer. Il n'y a pas eu d'enterrement religieux. Quand elle est arrivée au  funérarium, il n'y avait personne. Elle s'est assise, et elle a attendu patiemment que le cercueil entre dans la fournaise et se consume. Presque deux heures entières passées seule dans cette salle froide, à ne penser à rien. A comparer sa respiration lente avec le bruit sifflant qui s'échappe de la porte blindée, à imaginer les craquements du bois déchiqueté par les flammes, et le grésillements de la chair insensible qui noircit et se décompose en petites cendres grises inodorantes. Puis la sonnerie d'arrêt, annonçant la fin d’une vie d’indifférence. Elle est sortie. A chaque pas qui l'éloignait du funérarium, elle a vidé consciencieusement les petites cases grises de sa mémoire. Elle a oublié.

Cette histoire lui semble étrangement lointaine. Aussi incongrue et déplacée que le visage fermé de ces femmes qui récupèrent leurs enfants à la garderie sans même un sourire, sans un geste superflu. Il lui semble tout à coup être née de rien. “J'ai tout à apprendre, de la maternité, songe-t-elle. Et moi qui suis née sans parents, il faut que j'apprenne ce que c'est qu'être une mère...” Ce n’est pas si simple d'aimer cet embryon de vie, d'avoir envie de tout lui donner, de lui parler, de le caresser, de le cajoler, de le prendre dans ses bras, de lui apprendre des chansons, de partager son rire, ses pleurs, ses questions, ses réponses. Instinctivement, elle passe une main douce et tendre sur son ventre arrondi, comme une promesse. “Jamais je ne te laisserai m'oublier, m'effacer de ta mémoire et de ta vie.”

...

- Ouh, ouh, Médé !

Elle ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire à la vue de Stella, cheveux en pagaille, essoufflée et rouge, accoutrée d'une salopette déchirée et d'un tee-shirt au gris douteux. 

- Dis donc, les déménagements avec toi, c'est du sérieux. Mais es-tu vraiment obligée de te déguiser en galérienne pour quelques cartons...

- Tu peux dire ce que tu veux, mais en tout cas la camionnette de Madame est prête à être chargée et tout sera fini en moins de trois heures.

Médéane fait mine d'épousseter son tee-shirt, et lui coiffe quelques mèches folles du bout des doigts.
- Notre chauffeur va arriver d'une minute à l'autre. Tu peux encore utiliser la douche, je donnerai un dernier petit coup de chiffon quand tu te seras refaite une beauté. Tu ne voudrais pas que ton fiancé te voit dans cet état !

- C'est ça, bougonne Stella, moque-toi de moi, en plus.

Elle s’éclipse dans la salle de bains. Après quelques minutes, Médéane  la rejoint.
- Dis, Médé, interroge Stella tout en finissant de se sécher, ça ne te fait pas peur, tout ce chambardement soudain ? Quitter ton appartement, ta vie, tout ce que tu connais tellement, partir dans l'inconnu ?

- Non Stella, Ca ne me fait pas peur. La seule chose qui m'effraie horriblement...

Ah, quand, même, elle doit ressentir cette angoisse qui l'étreint elle-même, à la vue de ces cartons. Elle ne pourrait jamais tout quitter d'un coup, c'est sûr. L’idée pourtant tentante de recommencer avec d'autres cartes en main du jour au lendemain. Médéane continue:

- C'est que Pierre débarque et te trouve à moitié nue dans sa salle de bains.

- Non quand, même, s’offusque Stella. Tu es dure. Faire de l'humour en un moment pareil ! Ca doit pas être facile pour lui, tu sais.

Médéane hausse les épaules
- Allons, tu le connais presque aussi bien que moi. Ce n'est pas une histoire d'amour qui peut faire souffrir Pierre. Un contrat raté, une grosse bévue professionnelle, d'accord...Et puis, tu sais, j'ai tellement fait le pas, ces deux derniers jours, que cette histoire me semble déjà très loin.

- En fin de compte, reprend Stella, songeuse, je suis un peu comme lui. Le pire, pour moi, c'est l'échec professionnel, le contrat raté. Au fond, je vis par procuration, les histoires des autres me font bien plus vibrer que mes amourettes...Quitter ou être quitté, là n'est pas la question.

Médéane pouffe. Stella fait la moue.
- Disons que je me fais une raison et je passe à autre chose. Bon, d'accord, je pleurniche un peu, mais je ne suis pas au fond du désespoir désespéré, quand même !

Elle s'approche de Médéane, occupée à briquer les robinets.
- Comme Volker, tiens, j'ai vite compris.

Médéane frotte avec acharnement le robinet déjà rutilant.
- Qu'est-ce que tu as compris ?

- Attends, tu ne vas pas me dire que tu n'as rien remarqué, ce type est fou de toi, raide dingue, ça crève les yeux. Que veux-tu que j'y fasse, ce n'est pas de ta faute, ni de la mienne, c'est comme ça.

Elle poursuit, mi-sérieuse, mi-tendre.
- Médé, il croit avoir trouvé la femme de sa vie, je le vois. C'est fragile un homme dans cet état-là. Quand même, tu l'aimes bien, non ?
Médéane abandonne le robinet. Si les objets avaient une âme, celui-là pousserait un gros soupir de soulagement, enfin libéré de l'acharnement sadique de la ménagère. Elle secoue son chiffon, un peu décontenancée par les propos de son amie. Volker amoureux d'elle.

Bien sur, elle sent qu'elle lui plaît, mais de là à être la femme de sa vie. Non, ce n'est pas le moment de s'embarquer là-dedans. “Je n'ai plus de place”, gémit-elle en elle-même. Elle bredouille:
- Oui, je l'aime bien, beaucoup même, il m'est précieux, et il m'aide, plus encore que tu ne te l'imagines. Mais de là à...

Toutes deux se regardent. Submergée par une bouffée de confiance, Médéane a envie de tout lui raconter. Elle est son amie, sa seule amie. “Si j'avais une mère, si Stella était ma mère, tout serait plus léger, moins étouffant. Elle comprendrait, elle me soulagerait, elle caresserait mes cheveux en me disant des mots tendres, réconfortants...” Elle lui parlerait de son enfant, et s’attendrirait de la voir sourire à l'idée de devenir grand-mère. Sa joie serait sans doute moins douloureuse. Médéane frissonne. Cet enfant qui se prépare dans son ventre touche des zones interdites à sa mémoire. “C'est inutile, ça ne sert à rien. Il n'y a rien dans mon passé qui puisse m'aider, me soulager, ni même me construire.” Les petites particules courageuses reprennent le dessus. Les atomes de souvenirs s'évanouissent peu à peu, sous la pression de sa volonté. Etre à soi, se construire sans relâche, poser une à une les petites briques solides pour recouvrir la glaise de l'enfance. Non. Stella est Stella, et sa mère n'était pas une mère. Et Stella a un grand coeur, mais une bouche pleine de paroles incontrôlables, qui s'échappent de ses lèvres presque malgré elle. C'est trop risqué. Ne faire confiance à personne. Stella sent bien qu'il se passe quelque chose au fond de la jeune femme, elle a envie de la secouer pour faire sortir ce magma de sensations avortées, ce mur immense de sentiments scellés dans ses entrailles.

- Médé, tu sais, un jour il faudra bien que tu ouvres les vannes à l'intérieur. Tu ne peux pas être toute ta vie une amazone incompressible, une guerrière solitaire... Si un jour tu veux fonder une famille, avoir des enfants, il faudra bien que tu laisses un peu de place en toi pour quelqu'un...

Médéane rougit,  troublée par la perspicacité de son amie.
- Stella, tu es ma soeur, je t'aime plus que personne au monde, je sais que tu es là, à mes côtés. Je te donne tout ce que je peux donner de moi. Le reste, il est enfoui, il attend son heure pour s'extraire de moi, ça viendra, tu sais, ça viendra.

Stella n'est pas certaine de tout comprendre. C'est toujours comme ça, quand elle aborde le paysage intime de son amie. Comme si passé un cap, Médéane se mettait à parler un langage différent auquel elle n'a pas accès. Intraduisible. Alors, elle ne comprend plus ce que son amie lui dit, elle n'en saisit pas le sens, elle est face à une étrangère qui ne cherche pas non plus à décoder son langage. Elle se sent tellement désolée, elle ne sait plus que dire. Silence.

Toutes deux se sont accoudées à la fenêtre et commentent en riant la petite agitation quotidienne d'en face. La fourgonnette attend sagement en bas sur le trottoir. L'appartement est parfaitement nettoyé de toute existence de Médéane et dégage une odeur de propreté légèrement écoeurante. Il semble leur sourire aimablement, de ses petits meubles, de son petit tapis, de ses petites portes blanches,  comme un parfait inconnu.

- Tu laisses un mot pour Pierre? demande Stella à brûle-pourpoint

Médéane ne sait pas. Peut-être. Pour dire quoi ? Elle secoue la tête de droite à gauche, en silence, les yeux toujours rivés sur la petite école. Stella voudrait se taire, mais elle a envie de lui dire tellement de choses. Mais oui, elle comprend, elle a raison de partir si elle pense que la vraie vie est ailleurs. Elle envie sa détermination, elle est fière de son courage. Elle sait ce qu'elle veut, c'est le plus important, son chemin s'ouvre devant elle. Quelle chance elle a d'avoir trouvé son horizon.... Alors qu'elle débite son long monologue sans respirer, sans s'interrompre, Médéane acquiesce doucement, pose sa tête contre l'épaule de Stella, et reste soudée à elle comme deux siamoises en symbiose.

Chaleur humaine. Petit radiateur inextinguible branché sur deux âmes en reconnaissance. Un coeur en écharpe de laine douillette pour faire fondre les petits grumeaux de solitude.