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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 18

Cachotteries.


mise en ligne : 12 septembre 2007

Fin d'après-midi. L'hôpital semble un temps apaisé, aucune agitation ne filtre à travers les chambres aux persiennes closes sur les histoires de chacun. Les couloirs ne résonnent pas des talons pressés des infirmières affairées, le monde semble au repos. Une irruption tonitruante réveille Médéane en sursaut.

- Où est-elle, la jeune mère, Mademoiselle ! Je cherche la chambre de Médéane Valençon. Voilà un moment que je tourne en rond, personne ne veut me renseigner !

La porte s'ouvre en grand, sur une Stella plus voluptueuse que jamais, un sourire éclatant aux lèvres, les bras chargés de cadeaux. Elle pose son fatras en vrac sur le lit et se jette dans les bras de son amie.
- Médé, jeune maman comblée ! Je suis tellement heureuse pour toi !  Et la petite, ca va ?  on peut la voir ?

Médéane écarquille les yeux à la vue de ce feu-follet bruyant.
- Mais tu as l'air en pleine forme, cachottière, taquine-t-elle. Il y a anguille sous roche, voilà longtemps que je ne t'ai pas vu aussi en beauté. Allez raconte !

- Non, raconte toi, proteste Stella. L'accouchement, le bébé, Volker, je veux tout savoir.

Les deux jeunes femmes s'étreignent, dans une complicité joyeuse. Elles retrouvent aussitôt leur intimité d'antan, et le plaisir de s'octroyer comme avant des heures entières, à bavarder, gaiement, refaire le monde, rêver de princes charmants, de voyages exotiques. Partager ces petits riens qui enchantent, effacer les contrariétés du moment envolées dans un éclat de rire. Le réconfort, l'amitié. Médéane raconte inlassablement ces semaines depuis que leurs univers se sont dissociés. Plus elle parle, et plus  elle réalise combien son amie lui a manqué. Ah, si Stella avait été à ses côtés, tout au long de ces semaines de doute, si elle avait pu écouter d'une oreille distraite ses conseils, enfin tout au moins l'entendre, et se sentir aussitôt rassurée de son affection solide et inaltérable ! Stella aurait su dédramatiser ses angoisses, donner moins d'importance à ces petits tracas. Elle aurait juste ouvert ses bras tout grands pour y recevoir sans s'en plaindre les lamentations et les pleurs de son amie, elle l'aurait écoutée des nuits entières sans se lasser, pour le plaisir seulement d'arriver à la rendre à la raison. Médéane décrit le domaine, s'attendrit sur Hélène, pleure son cher Arnaud. Elle parle à coeur ouvert comme elle ne l'a pas fait depuis longtemps. Il lui semble facile de se confier, de déverser enfin ce poids lestant  son coeur depuis longtemps. Elle explique les travaux, étape par étape, sans omettre un détail. Chaque fenêtre, chaque mur écroulé et aussitôt rebâti, les kilomètres de fils électriques, la couleur exacte de chaque pièce, la forme précise des tentures, et les boiseries, les huisseries, les poignées délicates, les cadres ciselés... Dans son esprit elle s'y promène comme chaque jour jusqu'à l'accouchement, tout au long de ces six derniers mois, inspectant avec sévérité les finitions, ajoutant une dernière touche, ne trouvant jamais de satisfaction, tant elle veut atteindre la perfection jusque dans les moindre recoins de la bâtisse. Stella est émerveillée, elle s'y croirait presque tant la profusion d'images est extraordinaire et l'exaltation de son amie contagieuse.

- Les travaux sont presque finis, nous arrivons au bout tu sais. Tant de labeur, des journées à n'en plus finir et pourtant cette envie constante qui me taraude encore d'en venir à bout, d'inscrire le mot fin sur ce travail de titan... C'est si beau, il faut absolument que tu passes voir tout cela. Tu me donneras certainement d'autres idées.

Stella lève les mains au ciel.
- Tu parles de finir, mais je vois bien que tu es loin de t'arrêter. Si en plus je  m’en mêle, c'est reparti pour six mois...

- Mais, insiste Médéane, tu viendras voir quand même

Stella s'échappe dans un hochement de tête évasif. Ce n'est pas le moment de lui dire qu'elle reprend le train du soir.
- Et Volker, dans tout ça ?

- Ah, Volker ! Sans lui, où serais-je aujourd'hui ? Dans quel état pitoyable !

Stella la presse de questions, petite chatte curieuse de cette histoire d'amour alléchante. Médéane se laisse faire. Elle pressent que cette investigation désordonnée peut l'aider à voir plus clair en elle. Chère Stella, voilà pourquoi elle l'aime tant ! Sa présence seule est un réconfort, même sans le vouloir elle lui ouvre des portes, élargit ses horizons internes, la force à remettre de l'ordre dans ses pensées confuses.

- Oui, j'ai une grande affection pour lui... Non je ne sais pas si nous allons vivre ensemble... C'est un peu cela, j'ai peur de m'engager... C'est difficile tu sais, après ce départ de Paris, cette fuite, ce bébé imprévu... Je ne peux pas prendre de décision maintenant, j'en suis incapable...Comme tu m'as manqué, Stella, j'aurais tellement voulu partager avec toi toutes ses sensations que je n'arrivais à dire à personne. Le ventre qui pousse un peu plus chaque jour, les premiers tressautements, que tu prends trivialement pour une crise d'aérophagie, rien de plus. Mais non ! c'est le bébé qui s'agite, qui te parle, qui te préviens que maintenant c'est du sérieux, qu'il va falloir compter avec lui...

Et tout le reste. Les nuits blanches à se torturer de son inconscience, à se reprocher de s'être ainsi enfuie,  à s'effrayer de cet enfant qui arrive, qu'elle ne connait pas, qu'elle ne saura peut-être pas aimer...Il semble à Médéane qu'elle parle pendant des heures tandis que son amie boit ses paroles avec avidité, frémit avec elle, gémit de ses moments douloureux. Elles pleurent et rient tour à tour, s'embrassent, se serrent les mains, essuient les larmes de l'autres dans un fou-rire qui les détend enfin. Elles se considèrent longuement, avec émotion et tendresse.

- Comme tu as changé Médéane, tu es devenue une vraie femme, il y a en toi quelque chose que je ne connais pas. Et qui m'impressionne.

- Toi aussi tu as changé, Stellita. Je ne sais pas ce qui t'arrive mais en tout cas c'est du bonheur, à coup sur. Il te rend heureuse.

Stella élude la question, comme à chaque fois que Médéane a tenté de lui faire raconter ses derniers mois à Paris.
- Allons, assez bavardé, présente-moi ta princesse ! C'est pour elle que je suis là, ne l'oublie pas !

En voyant la petite fille accrochée à ses tubes comme une rescapée, Stella sent les larmes lui monter aux yeux.
- C'est difficile, n'est-ce pas, dit Médéane, doucement. C'est pour cela que je ne veux pas monter trop souvent. J'ai trop mal de la voir ainsi. J'ai l'impression qu'elle n'est pas ce petit être qui remuait dans mon ventre, tu comprends, je me sens coupable de l'avoir fait naître aussi fragile.

Elle pousse un grand soupir, comme pour chasser les larmes qui menacent.
- Mais les docteurs ont dit qu'elle allait plutôt bien. Oh ce n'est pas encore ça, mais dans une semaine ou deux, ce ne sera plus qu'un mauvais souvenir.

Stella contient des sanglots avec peine. Bien sur, la vue du bébé dans sa bulle de verre étreint son coeur, et ces petits bras tuméfiés la bouleversent. Mais la vraie raison de son émotion n'est pas là. Depuis des mois, elle pense sans relâche à ce père privé de son enfant, qui ignore jusqu'à sa paternité. L'idée lui est définitivement intolérable, et révoltante. Médéane a senti l'intensité de l'émotion de Stella.
- Ce n'est pas si grave, la rassure-t-elle. Ne te mets pas dans un tel état. Je t'assure qu'elle va bien. Ils veulent être prudents, c'est tout. Et puis il parait qu'elle ne sent presque rien.

Stella essuie les larmes qui coulent malgré elle, et essaie de reprendre un peu d'aplomb. Toutes deux redescendent dans la chambre.

- Pas la peine d'envisager une ballade dans le parc, il fait un froid terrible, gémit Médéane. Il me tarde de quitter cet hôpital et de retrouver Saint-Amour.

Stella a retrouvé son apparente insouciance.
- Allons, tu n'en a que pour quelques jours ici, profites-en pour te reposer, ce sera une autre musique une fois rentrée avec le bébé.

Médéane s'assombrit.
- Mais je ne peux pas rentrer avec elle. Les docteurs la garderont au moins deux semaines en surveillance dans leur service. Elle est si faible.

- Bon, reprends Stella, comme ça tu auras le temps de préparer une chambre de rêve, qui ne sentira pas la peinture fraîche quand tu ramèneras la petite au bercail. Ne t'en fait pas, ca passera vite.

- De toutes façons, acquiesce Médéane, fataliste, nous devons faire l'inspection générale du chantier la semaine prochaine. Je ne vois pas comment j'aurais pu m'occuper d'elle en même temps.

- Tu vois, plaisante Stella, même le destin est conciliant avec toi, il te permet de vaquer à tes occupations !

Médéane la regarde en souriant. Elle ne peut s'empêcher la trouver bien mystérieuse.
- En tout cas tu es bien belle. Je trouve même que tu as pris quelques rondeurs. Et ça te va plutôt bien !

- Oui, rougit Stella. Il faut que je fasse attention à ma ligne si je ne veux pas me transformer en grosse baleine dans quelques temps.

Elle se trouble, et  change avec hâte de conversation.
- Et ton chevalier servant ? Comment se fait-il que je ne l'ai pas vu à tes côtés ?

- Il ne va pas tarder. Il m'a proposé de t'emmener pour aller faire les déclarations à la mairie cet après-midi. Il faut donner les prénoms, et établir un livret de famille.

Stella hausse les sourcils.
- Tu n’as pas trouvé de prénom ?

- Nous hésitons encore, entre Eve...

- Non, s'exclame Stella, ça me rappelle trop Eva, et son salon snobinard.

- On a pensé aussi à Marie. Ca plaisait assez à Volker. Mais, nous avons décidé aussi de te laisser choisir le deuxième prénom, à condition qu'il ne soit pas trop... enfin, trop excentrique, tu vois.

Stella éclate de rire
- Je vois, je vois, la confiance règne. En tout cas je te remercie, c'est un grand honneur. Eh bien il se trouve que j'ai réfléchi vois-tu. Et je me suis demandée si tu n'aimerais pas lui donner le prénom de ta mère.

Médéane se renfrogne subitement.
- Certainement pas. Laisse les morts où ils sont. Je ne vois pas l'intérêt de faire porter le poids de mon enfance à cet enfant vierge de toute aigreur du passé. Ce ne serait pas un cadeau, non, certainement pas.

C’est le moment de lui parler de son projet. Elle avance, hésitante.
- Mais alors, peut-être une trace de son vrai père...

- Que veux-tu dire ?

- Je suppose, hasarde Stella,  que tu vas la déclarer de père inconnu.

- Eh bien non, figures-toi.

Le visage de Stella s'éclaire.
- Ah, tu vas lui donner le nom de Pierre ! C'est bien, tu vas lui dire la vérité.

- Il n'en est pas question ! crie Médéane, offusquée. Pourquoi me demandes-tu une chose pareille !

Devant le silence atterré de Stella, elle jette, provocante.
- C'est Volker qui m'a proposé de la reconnaître, pour qu'il n'y ai pas écrit sur son livret "de père inconnu". Mais elle portera quand même mon nom, et j'aurais seule l'autorité parentale.

- Eh bien tu as un de ces culots !

... 

- Tiens, tiens, mais qui vois-je, la sirène des nuits parisiennes, plus envoûtante que jamais.

L'arrivée de Volker coupe court à leur confrontation. Médéane respire. Volker embrasse chaleureusement Stella.
- Mais que se passe-t-il, tu es plus resplendissante que jamais, un nouvel amant, le prince charmant de tes rêves a envahi ton quotidien ?

Stella le repousse, soudainement gênée.
- Laisse tomber, ne commence pas à m'agacer, hein.

- Elle fait des mystères, plaisante Médéane, gentiment moqueuse. Le jour où elle se décidera à nous le présenter, tu as intérêt à bien te tenir mon vieux. A mon avis tu ne feras pas le poids !

Volker et Médéane s'esclaffent, accompagnés bientôt de Stella, dont le rire sonne singulièrement faux.
- Bon, dit-elle soudain. Si nous voulons être à l'heure à la mairie, il faut peut-être s'activer. D'autant plus que j'ai mon train à six heures.

- Mais, bredouille Médéane, tu ne restes pas avec nous ce soir ?

- C'est impossible. J'ai des rendez-vous importants que je n'ai pas pu annuler. Déjà aujourd'hui c'était très compliqué pour moi de
venir, tu sais.

Devant la mine déconfite de Médéane, elle ajoute, caressante:
- Et puis je vais revenir dans quelques semaines, dès que je pourrais faire un petit trou dans mon planning, d'accord ? ce sera quand même plus sympa quand vous serez toutes les deux revenues à la maison. Tiens, si tu veux, on passe les fêtes de Noël tous ensemble à Saint-Amour, c’est une chouette idée, non ?

- Tu ne seras même pas là pour l'enterrement d'Arnaud, reproche Médéane.

Volker est furieux. Et dire qu'il comptait sur cette grande girafe pour le seconder un peu ces prochains jours !  Il se lève. Médéane dégrisée, embrasse son amie à contre-coeur. Elle se faisait une telle joie de profiter un peu de sa lumineuse amie. Sa présence lui donnait un coup de fouet bienfaisant, un regain d'énergie. Et elle s'en va déjà. Elle les regarde s’éloigner avec perplexité. Mais que lui arrive-t-il ? Elle ne reconnaît plus sa vieille complice de toujours. Quelque chose sonne faux soudain dans leurs retrouvailles. Médéane l'a sentie gênée et presque mal à l'aise. Peut-être est-ce à cause de Volker ? Après tout elle aurait des raisons de lui en vouloir. Epuisée, elle s'enfonce sous les draps et ferme les yeux. Vivement qu'elle sorte d'ici, elle a besoin d'air !

...

Volker marche rapidement, sans attendre Stella, qui trottine derrière lui.
- Eh, attends-moi, espèce de rustre !  Tu as perdu tes manières de gentleman, ou quoi ?

Il se retourne, fulminant.
- Et tes  manières, toi, tu les trouves élégantes ?

Stella reste bouche bée.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Allons, s'énerve Volker, ne fais pas mine de ne pas comprendre. Tu arrives, tu restes à peine l’après-midi et tu repars aussitôt !

Stella se résout à écouter ses remontrances sans mot dire.
- Qu'est-ce qui se passe, bon sang, Stella ! Je comprends qu'une idylle toute fraîche accapare tes pensées, que le nouvel homme de ta vie retienne toute tes attentions. Mais quand même, tu exagères. Tu ne te rends pas compte à quel point Médéane est troublée en ce moment. Elle se pose des questions sur le bébé, elle a du mal à s'attacher à ce pauvre bout de chou tout seul là-haut dans sa couveuse...

- Enfin, c'est toi qui  exagère, proteste faiblement Stella. Tu es un peu trop inquiet. Elle n'a pas l'air d'aller si mal.

Ils sont arrivés à la mairie. Ils se dirigent vers le bureau des identités, sans échanger une parole. Ils ont du mal à renouer le fil. Volker marmonne.
- Alors, tu as trouvé un prénom ?

- Je ne sais pas, répond Stella. J'avais pensé à lui donner le nom de la mère de Médéane, mais elle s'y est opposée avec tant de hargne que j'ai fini par croire que ce n'était pas une bonne idée.

- Elle en a, des conflits à résoudre avec son passé, soupire Volker. Son enfance n'a pas du être rose tous les jours.

- C'est vrai, reconnaît Stella. Du coup, j'ai pensé qu'on pourrait l'appeler Perrine, pour qu'elle ait une trace de son vrai père. Pierrette, c'est vraiment trop ringard, mais Perrine c'est assez dans le coup...

Volker a blanchi devant l'arrogance effrontée de Stella.
- Tu as toujours de ces idées ! bougonne-t-il. Et tu crois que ça fera plaisir à Médéane ?

Stella ne répond pas. Ce n'est pas pour son amie qu'elle le fait, mais pour sa bonne conscience personnelle.
- On n'est pas obligé de lui dire pourquoi j'ai choisi ce prénom. Il peut me plaire simplement, sans autre signification.

Volker réfléchit. Après tout, ca ne lui enlève pas pour autant sa petite Marie. Médéane l'a quand même investit de cette paternité qu'il désirait tant, pourquoi n'accepterait-il pas qu'une part lui échappe, cette part qui n'est pas de lui, et qui ne lui appartiendra jamais.
- Tu as raison, consent-il. Le mieux est de ne pas lui dire, de toute façon elle comprendra seule. Tu lui as assez reproché d'avoir quitté Pierre en emportant son secret avec elle.

Après une courte hésitation, il ajoute:
- C'est une bonne chose, que l'enfant soit investi de ses origines.

Stella est à nouveau radieuse.
- Tu es vraiment un chouette mec, je suis très fière de toi, tu sais.

- Tu n'as pas à être fière, maugrée-t-il. C'est tout à fait normal.

Devant leurs yeux émus s'écrit l'identité de l'enfant: Marie, Perrine Valençon, fille de Médéane Valençon et de Jacques, Bruno, Volker.
L'employée repart faire valider les papiers, pendant que Volker et Stella patientent dans la salle. L'attente se prolonge étrangement. Après plus d'une demi-heure, la femme ré-apparait, la mine contrite.
- Il manque le certificat de naissance de Mademoiselle Valençon, il n'est pas dans votre dossier.

- Eh bien vous n'avez qu'à le demander à sa mairie de naissance, suggère Stella. Ca ne doit pas être difficile de le faire passer directement à votre service.

- Non, ce n'est pas possible. Il faut que Mademoiselle Valençon se présente en personne. Enfin, c'est pour le livret de famille, ca ne presse pas. Pour l'enfant Marie, j'ai déjà établi l'acte de naissance, dont vous aurez besoin pour les formalités les plus urgentes.

Volker est contrarié. Il avait tant envie de tenir sous ses yeux ce petit bout de papier, qui les aurait réuni tous les trois pour l'éternité.
- C'est bien compliqué, s'étonne Stella. Tant de formalité pour un simple livret de famille !

- C'est que, Madame, reprend l'employée froidement, il y a parfois des situations qui nous dépassent.

...


- Bah, dit Volker en sortant de la mairie, ca nous donnera l'occasion de faire un saut et de te rendre visite. Nous pourrons ainsi faire connaissance avec le héros de tes nuits que tu nous caches avec tellement d'ardeur.

Voyant Stella se crisper, Volker ne peut s'empêcher de l'asticoter.
- Mais c'est qui, ce type, pour que tu aies tellement peur que nous le rencontrions ? Ce serait Pierre Osberger que je ne m’en étonnerais même plus...

Il a posé la question comme une boutade, tant l'idée lui parait impensable. Pourtant Stella reste coite et rougit fortement.
- Je tombe des nues ? Non, je ne peux pas y croire. Tu as fait ça...

- Fait quoi ? se défend la jeune femme. Attends, je n'ai rien fait, je ne suis pas coupable, remettons les choses à leur place, s'il te plaît. Il se trouve que nous nous sommes beaucoup rencontrés, dans les semaines qui ont suivi le départ de Médéane. Il était effondré, il cherchait un peu de réconfort. Alors, je lui ai proposé au début de se changer les idées, de sortir un peu, de faire la fête. J'étais seule moi aussi, j'avais du temps, et je l'ai toujours trouvé plutôt sympa.

Volker garde un air sceptique et rancunier qui achève d'exaspérer la jeune femme.
-  Oh, et puis tu es mal placé pour me faire des reproches. Tu sembles oublier comment tu m'as éjectée après le déjeuner avec Médéane. J'aurais pu moi aussi vous en vouloir à tous les deux.

- Mais il ne s'est rien passé entre nous, répond Volker froidement. Elle ne s'est pas jetée dans mes bras dès que tu as eu le dos tourné.

- Mais moi non plus, espèce de mufle ! je t'explique justement que c'est en le réconfortant que nous avons fini par nous rapprocher.

Volker la force à affronter son regard.
- D'accord, tu n'a pas à te justifier à mes yeux. Je n'ai pas été moi-même un modèle en ce qui te concerne, mais ça c'est une autre histoire. Que tu vives un grand amour avec  lui, ce n'est pas mon problème. Mais je te préviens...

Il se fait menaçant et enserre le poignet de Stella à lui faire mal.
- Je te préviens, Stella, si tu devais trahir Médéane, et parler du bébé à Pierre, je ne te laisserais plus tranquille une seconde, tu entends, je ferais de ta vie un enfer.

Effrayée de la violence soudaine de Volker, Stella explose en sanglots.
 - Mais est-ce que tu peux comprendre combien c'est difficile pour moi, de me taire. Je le connais maintenant, c'est un homme bon et doux, et je ne peux pas supporter d'être la complice de ce mensonge qui lui enlève un enfant qui est le sien. Tu entends, qui est le sien ! Elle n'est pas ta fille, elle ne le sera jamais, malgré tout ce que tu peux faire. Elle doit connaître un jour son père.

- Tais-toi, tais-toi, supplie Volker

Mais le flot de parole sort d'un jet incontrôlable. Elle ne peut plus se taire, il faut qu'elle extraie enfin l'horreur de ce mensonge, et se libère de poids qui l'alourdit depuis de longs mois.
- Ce qu'à fait Médéane, c'est injuste, et criminel. Et malgré toute la tendresse que j'ai pour elle, je n'accepte pas son attitude. Je n'arrive même plus à la regarder en face. Elle ne peut pas vivre toute sa vie avec cette faute énorme sur la conscience ! Et si moi, je veux un enfant avec Pierre, crois-tu que je pourrais me taire, alors que je connais cette petite Marie ? Non,  c'est impossible.

- Tu es enceinte, Stella ?

- Ca ne te regarde pas, dit-elle en rougissant à nouveau. Et puis ce n'est qu'un exemple. Mais imagine, à ton tour, que Médéane attende un enfant de toi, et qu'elle s'enfuie avant même que tu l'apprennes. Ah, c'est différent, n'est-ce pas, quand on se met sans la peau de l'autre...

Volker ne sait quoi répondre. Elle a raison, Médéane devra un jour ou l'autre révéler la vérité. Mais pas maintenant. Elle est si fragile, cette construction qu'il a entrepris avec elle, et le bébé. Il a trop peur de les perdre pour se résoudre à prendre un seul risque. Alors qu'ils arrivent à la gare, Stella pleure encore. Volker se gare sur le parking, éteint le moteur et tous deux demeurent enfermés dans la voiture, et dans leurs contradictions. Le train s'annonce. La détresse de Volker touche la jeune femme, qui l'enlace tendrement.

- Je t'en prie, tu dois faire entendre raison à Médéane. Je n'arriverais pas à me lui cacher votre secret bien longtemps. C’est une torture pour moi, de me taire.

Volker se dégage doucement.
- Je lui parlerai. Mais jure de ne pas en dire un mot avant Médéane. Tu la tuerais, et tu me tuerais en même temps.