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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 19

L'enterrement


mise en ligne : 27 septembre 2007

Médéane attend, assise sur le banc en face de l'entrée, sa valise posée à ses pieds, immobile comme une collégienne à l'arrêt du bus. Elle a si peur qu'on la remarque, et qu'on la fasse rentrer à nouveau dans cette petite chambre pendant des jours. Elle n'en supporte plus l'odeur, ni les murs fades, ni le lit avec ses draps blancs rugueux qui lui parlent d'autres corps de jeunes mamans, d'autres histoires d'enfants et de parents. Elle ne veut rien entendre de personne, ne rien savoir sur quiconque.

Les premiers jours après la naissance de sa petite fille, elle était si fatiguée qu'elle se serait trouvée bien n'importe où. Son harassement la plongeait dans un hébétement profond, dont elle émergeait par à-coups lors des visites. Mais depuis mercredi, elle s'est mise à compter les heures tant le temps lui paraissait s'étirer à n'en plus finir. Elle allait voir la petite une fois par jour, après ses soins, en fin de matinée, car elle avait remarqué que c'était le moment où il n'y avait personne dans le service. La distribution des repas occupaient patients et personnel pendant une bonne demi-heure, elle n’était pas dérangée. A cette heure-ci, le bébé dormait profondément, repu de sa nourriture liquide qu'on lui distillait par les biais des vaisseaux transparents auxquels elle était encore reliée. Paisible et détendue, elle offrait aux yeux attendris de sa maman un petit corps alangui et abandonné avec confiance dans un sommeil profond. Médéane pouvait la contempler à loisir, sans craindre que les paupières de l'enfant ne s'ouvrent vers elle, lui lançant un regard interrogateur qui la glaçait jusqu'au sang. Elle ne pouvait pas supporter qu'on la voie auprès de son bébé, prisonnière de la honte de n'avoir pas donné le jour à un nouveau-né sain et vigoureux. Elle avait la sensation d'être livrée en pâture à ces regards inquisiteurs. Celle-la, devaient penser les infirmières, elle ne vient pas voir son enfant, c'est une mauvaise, mère, elle se conduit mal... Dès qu’une présence violait cette intimité si fragile, elle s’enfuyait dans sa chambre. Le reste de la journée s'étirait en une interminable averse de secondes, un orage immobile de minutes inutiles. Volker passait généralement en début d'après-midi.

Hier, elle a fait semblant d'être endormie profondément, pour éviter qu'il ne l'entraîne auprès du bébé. Et surtout, pour ne pas entendre ce qu'elle a peur d'entendre. Il lui parait plus distant depuis la visite de Stella, comme s'il lui cachait à son tour quelque chose. A force de ruminer ses pensées pendant ces journées interminables, elle a fini par se persuader qu'il y a quelqu'un d'autre dans sa vie. Et peut-être même est-ce Stella, si mystérieuse lors de sa dernière visite. Elle n'a pas dit un mot sur sa vie, et elle lui a même semblé exagérément détachée avec Volker. Après tout, elle le lui a assez dit, il est libre des ses mouvements, comme de ses coups de coeur. Elle n'a rien fait pour se l'attacher. De toute façon elle n'aurait su quoi faire d'un homme ! C'est si encombrant, un homme. Déjà qu'il va lui falloir tenir compte d'un bébé ! Et puis peut-être a-t-il pris peur. C'est vrai, il lui a rendu service. Et s’il se mordait les doigts d'être allé un peu trop loin, et de se sentir piégé ? Il veut faire marche arrière. C'est légitime. Médéane a beau se persuader qu'il n'y a rien à reprocher à Volker, elle sent au fond de sa poitrine les pointes piquantes de la jalousie la tenailler.

Avant de quitter l'hôpital, elle est montée en pédiatrie dire un bref au-revoir au bébé endormi. Elle a appuyé ses lèvres contre la paroi de verre, a fermé les yeux quelques secondes pour imaginer la peau douce qu'elle n'a pas même effleuré depuis la naissance. L'arrivée de l'infirmière l'a fait détaler comme une enfant prise en faute, tant elle craignait d'entendre encore le même discours, et de ne pas retenir ses larmes. Oui, elle le sait, Marie ne peut pas partir avec elle, pas tout de suite. D'accord, pas avant une semaine. Ah, bon peut-être même plus, dix jours ?  "Ne vous faites pas trop d'illusions. Elle se nourrit encore difficilement toute seule, il faut qu'elle puisse s'alimenter avant d'envisager de retirer les perfusions..."

Oui, mais qu'ils se taisent enfin. Elle se sent déjà tellement responsable. Après tout, elle ne lui a pas donné beaucoup d'argument pour se battre. Pendant la grossesse, elle n'a pensé qu'à son travail, et depuis qu'elle est née, elle reste froide et lointaine devant cette cage de verre qui la terrorise. C'est ainsi. Elle ne peut pas exprimer. Elle n'y peut rien. Dans son ventre, il y a un trou béant dans lequel s'engouffrent ses mots d’amour, ses gestes de tendresse. Une énorme main lui broie le coeur, et asphyxie ses pensées. Elle n'arrive pas à se dégager d'une terreur sourde qui lui fait fuir tous contacts avec un mélange de répulsion et d'angoisse. Il lui semble que si on la touche, elle s'effondre, elle se brise en mille morceaux et personne ne saura la remettre en état, recoller les bouts de raison dans le bon sens, raccommoder les tissus de mensonges qu'elle se répète depuis si longtemps. Elle n'est plus que ressenti brutal, émotions désordonnées. Les mots se bousculent dans sa tête pour tenter d'expliquer, mais elle ne parvient pas à mettre de l'ordre dans ses pensées. Aussi elle se tait.

Le coeur en écharpe, elle a pris l’ascenseur, avec sa petite valise rouge, a salué brièvement la sage-femme, et s'est hâtée fébrilement vers la sortie, comme si elle craignait qu'on ne l'empêche de s'en aller enfin. C'est Hélène qui va venir la chercher. “C’est mieux ainsi”, a-t-elle dit à Volker. Il est contrarié. L'aveu de Stella l'a plongé dans un malaise croissant. Hier quand il est arrivé à l’hôpital, Médéane dormait. Il a refermé la porte avec précaution pour ne pas la réveiller, soulagé de ne pas avoir à affronter son regard, ses questions, et  peut-être sa suspicion. Il est monté à l'étage des enfants, et a passé l'après-midi auprès de son petit rayon de soleil. Il a attendu patiemment qu'elle se réveille. Puis elle a ouvert ses grands yeux flous, à la couleur encore indéfinie, mais au regard profond. Il lui a parlé, pendant des heures, comme chaque jour, le visage collé contre la vitre froide, et une main de chaque côté des parois comme pour la tenir fortement contre lui. Pas une fois Marie n'a pleuré pendant leurs tête-à-tête. Au contraire elle paraissait même s'apaiser à chaque visite. Il a pensé qu'elle devait l'attendre, parce qu'elle s'agite un peu quand il ouvre la porte et dès qu'il s'assied auprès d'elle et commence à lui parler, elle cesse tout mouvement et ouvre de grands yeux comme pour mieux capter le son de sa voix. Neuf jours déjà !

...

La voiture d'Hélène apparaît à l'entrée du grand portail. Le moment est venu pour Médéane de s'éloigner de son enfant, de diriger ailleurs ses pensées pour ne pas se laisser engloutir par cette culpabilité sournoise qui la ronge. Hélène a besoin d'elle. voilà qui lui fera oublier le petit berceau de verre qu'elle laisse derrière elle. “Enfin! soupire-t-elle, je vais enfin rentrer chez moi”. Elle voudrait traverser le patio fleuri qui embaume de façon surprenante à cette époque de l'année. Les houx exhibent leurs boules rouges et luisantes, et les grappes charnues de gui pendent le long des vitres en exhalant une odeur de Noël presque enivrante. Ensuite, elle entrera dans son petit appartement, s'affalera mollement sur la banquette en écoutant le requiem de Fauré. Elle fermera les yeux et pensera que tout est bien, que rien n'est arrivé, tout est comme avant, mieux qu'avant même, car son ventre ne lui pèse plus, et la ferme ne résonne pas du bruit incessant des marteau-piqueurs en ce début de week-end. Médéane saisit sa valise et marche à la rencontre d'Hélène. Toutes deux s'étreignent avec émotion.

- Il faut nous dépêcher, enjoint  Hélène. La cérémonie commence dans quelques heures, j'ai encore à faire à la demeure.

C'est l'enterrement d'Arnaud ! Médéane l'a oublié dans son empressement à regagner sa maison. Hélène a déjà revêtu son habit de deuil. Elle parait minuscule dans sa longue robe noire, le visage pris dans les filets d'une résille sombre.

- Je ferai un saut à l'appartement, dit Médéane en s'installant dans la voiture. Je ne peux pas accompagner Arnaud ainsi vêtue.

- Vous aurez le temps de vous changer, ne vous inquiétez pas. Volker me donnera un coup de main pour les derniers préparatifs.

La voix d'Hélène tremble un peu, mais elle semble calme et presque détendue. “Ou plutôt, pense Médéane, elle est habitée”. Ses yeux brillent d'un éclat vif, et son regard parait voir au-delà de la réalité.

- Il n'y aura pas de cérémonie à l'église. Arnaud aurait détesté les longs discours et les prières interminables. Nous devons retrouver les autres à l'entrée du parc, et nous marcherons ensemble jusqu'au cimetière. C'est à deux kilomètres à peine.

Hélène continue, dans un soliloque que Médéane ne se sent pas autorisée à interrompre.
- J'aime assez l'idée de cette dernière promenade en compagnie de ses amis les plus chers. Nous traverserons les bois, derrière la maison, par le petit chemin de terre où nous nous sommes promenées la première fois que vous êtes venue à Saint-Amour, vous vous souvenez ? Vous aviez eu un malaise. J'imagine que c'était l'enfant qui annonçait sa présence ! Ensuite, nous marcherons encore un kilomètre, et nous serons rendus à sa dernière demeure. Le cimetière est très joli. Il y règne ce silence particulier... J'aurais plaisir à venir bavarder avec lui... Je dois vous paraître étrange, je parle, je parle... Il est si présent, il m'entoure en permanence, je ne peux même pas ressentir de la tristesse... J'ai appelé son frère, mon jumeau, Maxime ! Il arrive tout à l'heure. Il était si bouleversé, j'en avait mal pour lui ! Nous avons parlé un long moment. Ca fait si longtemps que nous ne nous sommes revus...Depuis le mariage de sa fille, je crois. Plus de cinq ans ! Nous en aurons des choses à nous dire... Il habite tellement loin. A Moscou, il est en poste là-bas depuis une dizaine d'années. Il est attaché d'ambassade...Nous n'avons jamais eu l'occasion d'aller les voir, nous avions tant de travail avec le projet... Un peu avant son attaque, Arnaud m'avait promis que nous partirions tous les deux, dès que le plus gros des travaux serait commencé. Il avait tellement confiance en vous deux. Il disait que grâce à vous, nous aurions plus de temps pour nous échapper du domaine... Toutes ces années à retaper les maisons commençaient à lui peser, il avait envie de passer le flambeau... C'est bien ce qu'il a fait, d'ailleurs...Mais je jacasse, je ne peux pas m'en empêcher, je dois vous étourdir avec mon monologue ! Et vous, comment vous sentez-vous ? Vous êtes un peu pâlotte, il faudra vous reposer. Pas question de recommencer les travaux dare-dare ! Volker m'a paru bien préoccupé à votre sujet. Vous vous seriez disputés ? Excusez-moi, je suis indiscrète, mais vous comptez tant pour moi tous les deux, tous les trois, je devrais dire... Ah, cette petite Marie, quel ange ! Un cadeau du ciel... J'ai hâte qu'elle nous rejoigne au domaine. Avez-vous remarqué à quel point Volker semble déjà s'être attaché à elle d'une façon extraordinaire...

Médéane sent son corps se raidir malgré elle. L'exaspération la saisit dès que le nom de Volker est évoqué, comme s'il cristallisait toute sa haine des hommes, et ses rancoeurs de petite fille encore vivaces au fond d'elle.

- Nous reparlerons plus tard de tout cela. Aujourd'hui ne pensez qu'à vous. Vous aurez besoin de toutes vos forces.

Avant de passer les grilles du domaine, Hélène ralentit jusqu'à immobiliser la voiture. Elle tourne vers Médéane son regard quasi mystique. Les mots sortent de sa bouche comme extraits intacts de son coeur.
- Médéane, mon petit, cessez de vous défendre. Vous n'êtes plus une enfant abandonnée. Laissez votre coeur s'ouvrir, regardez autour de vous, et non par le prisme de vos souffrances. Un homme vous aime, chérit votre enfant à tel point qu'il a oublié qu'elle n'est pas de lui. Il ne vit que pour vous deux. Et vous êtes aveugle, Médéane, aveugle et froide comme de la glace.

Le silence tombe entre elles. Hélène redémarre.
- Je n'aurais peut-être pas du vous dire cela, murmure-t-elle. Mais vous voir souffrir tous les deux alors que vous êtes en face l'un de l'autre, bien vivants, sur la même planète, c’est intolérable.

- Vous vous trompez peut-être, rétorque Médéane, sur la défensive. Peut-être ne projetez-vous sur nous deux que l'image du bonheur que vous venez de perdre.

- Je ne crois pas, soupire Hélène. Mais il est trop tôt encore pour vous dire ces choses là. Nous y voilà.

Fébrile, Volker les attend aux pied des marches. Il se précipite vers la voiture, et saisit la valise de Médéane, qui évite son regard. Hélène lance un regard tendre à la jeune femme.
- A tout à l'heure, ma petite Médéane. Reposez-vous, prenez-votre temps, nous n'attendons personne avant une bonne heure. Volker, pouvez-vous me donner un petit coup de main ? Nous aurons bien une vingtaine de personnes pour le souper. Je préfère tout préparer maintenant, je n’en aurai pas le courage après la cérémonie.

Tandis qu'elle s'éloigne à petits pas pressés, Volker accompagne Médéane à son appartement. La jeune femme ne sait comment se défaire de cet homme qui l'importune tout à coup. Elle a envie de prendre un grand bain, et de se retrouver en tête-à-tête dans ses murs familiers. Malgré elle, la rage remonte. Elle lance, perfide:
- Stella a appelé ?

- Je n'en sais rien, répond Volker, un peu surpris. Je n'ai pas eu de nouvelles depuis mercredi.

- Elle avait l'air en pleine forme, ajoute Médéane, tu n'as pas trouvé ? Splendide. Quoiqu’inhabituellement mystérieuse...

- Euh, je n'ai pas vraiment fait attention, bredouille Volker, pris de court. Nous avons peu parlé.

- Et elle est repartie immédiatement, insiste Médéane. Je n'ai pas compris comment elle pouvait oser s'éclipser avant l'enterrement d'Arnaud.

- Bon, tu connais Stella, elle est un peu...fougueuse. Elle n'aura pas réalisé l'importance du moment.

- C'est bien, maugrée Médéane, tu lui trouves encore des excuses.

La jeune femme n'en dit pas plus. Une méchante humeur l'envahit. Don Juan de pacotille, voilà tout ce qu'il est ! Il ose cautionner l'attitude désinvolte de Stella, qui n'a même pas été saluer Hélène dans un moment si douloureux. Sans parler des travaux, pas un coup d'oeil, rien. Il faudra qu'elle le lui dise, la prochaine fois qu'elle l'a au téléphone. Et puis tiens, elle en profitera pour lui demander depuis quand Volker et elle... Son agitation est croissante. Arrivée devant sa porte, elle se retourne brusquement vers Volker.
- Je crois qu'Hélène t'attend. Je vais me préparer, je vous rejoins dans une petite heure.

Elle referme la porte derrière elle, sans laisser le temps à Volker de répondre.

Une dizaine de personnes attendent déjà devant le porche. Médéane aperçoit Marguerite, endimanchée et digne, cachant ses yeux rougis derrière un grand mouchoir. Un peu plus loin, deux couples d'une cinquantaine d'année. L'un des hommes est le préfet. Il lui semble reconnaître à ses côtés la face rougeaude et sympathique du Maire de Saint-Amour. Les deux hommes parlent à voix basse, tandis que leurs femmes se considèrent du coin de l'oeil, en échangeant des sourires polis. Derrière eux, la silhouette fragile d'Hélène lui parait tout à coup minuscule.  Médéane peut saisir l'agitation de ses mains, et les hochements fébriles de sa tête. Elle parle d'une voix basse et précipitée à l'homme qui lui fait face. En levant les yeux vers son visage, Médéane éprouve un choc. Il est le portrait d'Arnaud, les traits moins marqués peut-être. Surtout, il n’a pas le regard vif et pétillant de son frère. Voilà donc le “jumeau” d’Hélène, qui serre contre lui sa soeur adoptive, tous deux unis dans la douleur de l’absence. En retrait se tiennent deux très jolies femmes, la mère et la fille sans doute, et le garçon là-bas, qui jette un coup d'oeil sur la propriété, le gendre certainement. La famille est au complet. “Ca fait peu, songe Médéane, mais au moins elle a le mérite d'exister.” Un groupe d'une vingtaine de personnes est resté à distance. Médéane reconnaît les ouvriers du domaine, et les salue discrètement. Parmi le petit attroupement, elle distingue la boulangère de Saint-Amour, le médecin, et quelques autres commerçants du village. Volker s'est mêlé naturellement au petit cercle familial, et il se tient en retrait d'Hélène, prévenant et attentif. “Un vrai garde du corps”, songe Médéane, agacée de le retrouver encore si chaleureux, toujours plein de bons sentiments ! S'il pouvait au moins lui donner une vraie raison de l'exaspérer ! Elle n'aurait plus cette sensation désagréable d'être celle qui se comporte mal ! Volker lui fait signe d'approcher, mais elle ignore l’invitation et recule encore jusqu’à se fondre dans l’anonymat du convoi. Elle n'a pas besoin de se retrouver aux premières loges de ce drame inacceptable. Et dire qu'il n'y aura plus d'Arnaud dans cette grande maison...En cet instant, les murs lui semblent fades, la bâtisse austère et morose, les grands prés vides et solitaires. Son parcours lui apparaît vain et grotesque. Tout quitter pour se retrouver quittée. Voilà le résumé de cette escapade malheureuse.

Le cortège s'ébranle doucement à travers la campagne, entraînant les silhouettes muettes et recueillies. Hélène tangue au bras du frère d'Arnaud, esquif  ballotté dans l’orage. La cérémonie au cimetière est lugubre. Médéane déteste cet endroit figé dans sa décrépitude, avec ses petits pots de fleurs artificielles qui fleurissent sans égayer les tombes alignées sagement les unes auprès des autres. Elle déteste ce rangement ordonné d’existences achevées. Un classeur pour images passées, un cahier fermé à jamais, songe-t-elle tristement, alors qu’un inconnu entame un discours funèbre. Elle détourne la tête à la vue d’une tombe recouverte d’un amoncellement de fleurs encore fraîches, comme s’il lui apparaissait soudain inconvenant d’être témoin des vestiges d’une douleur qui ne lui appartient pas. Alors que le cortège va pour s’ébranler à nouveau, Médéane reste un instant figée devant le trou béant, précipice vertigineux d’un abandon sans espoir de retour. La campagne est plongée tout à coup dans un silence enivrant. Volker a ralenti le pas, jusqu'à se retrouver à la hauteur de Médéane. Tous les deux marchent en cadence, chacun prisonnier de son désarroi. Volker ouvre une brèche.

- Comment allait Marie ce matin ?

- Bien, lâche Médéane laconiquement.

Elle n'a pas envie de parler, ni de sa fille, ni de personne, et surtout pas à cet homme qui lui est devenu étranger en quelques heures.

- C'est mieux comme ça, reprend Volker. Enfin, c'est préférable pour Hélène que ce soit une fille. Elle pourra s’y attacher sans l’identifier à Arnaud...

Il sent bien l'ineptie de ses propos. Il est tellement mal. Un geste, un signe. Cette femme ne peut-elle pas, une heure, une minute dans sa vie, faire preuve de compassion, d'apitoiement, de commisération ?
- Tant mieux, en effet, répond-elle sans se départir de sa réserve glaciale. Et puis un garçon aurait du supporter la méfiance que j'ai du genre masculin. Comment aurait-il se construire avec une mère telle que moi...

- Eh bien, en voilà un discours positif, s'exclame sourdement Volker. Je ne sais pas ce qui se passe dans ta tête en ce moment, mais tu n'es pas à prendre  avec des pincettes.

- Ni autrement, réplique-t-elle en s'éloignant de quelque pas pour clore le débat.

Cette fois, c'en est trop. Volker rejoint Hélène, décidé à ne plus tenter aucune incursion dans l’univers impénétrable de la jeune femme. Tiens, il devrait partir faire un petit tour à Paris, après la cérémonie. Quelques jours loin des humeurs chagrines de cette désespérance vivante ! C'est bien lui, de s'entêter à conquérir la seule femme au monde qui ne veut pas de lui ! Et Marie. Il ne peut pas interrompre le dialogue maintenant. Peut-être devrait-il simplement prendre une chambre à Mâcon, dans un hôtel, pas trop loin de l'hôpital. Ca pourrait lui donner l'illusion d'être en vacances, ailleurs, et il passerait ses journées avec sa petite poupée fragile qui a tant besoin de lui. Et puis Hélène à de la compagnie pour quelques jours encore, elle n'aura pas besoin de lui tout de suite...

Médéane n'est pas restée au dîner. Elle s'est excusée auprès d'Hélène en prétextant une migraine violente. Volker sourit amèrement en la voyant s'éloigner sans même un signe à son égard. Ca va, il a compris. Il va la laisser tranquille, cesser de la harceler d'attentions, de prévenances. Mais personne ne lui enlèvera sa petite Marie. Personne.

Tout au long de la soirée, il répond à peine aux questions, l’esprit occupé à ruminer ses pensées, et ses plans d'actions au cas où Médéane aurait l'idée de lui arracher cette enfant. L'angoisse l'étreint au plus profond. A-t-il jamais imaginé qu'on pouvait souffrir autant, à l'idée de voir disparaître quelqu'un de sa vie ? Il se sent plein de compassion pour Hélène magnifique et altière dans sa douleur. Sa tête aussi doit être pleine d'images figées dans un plus jamais, de ce visage qu'elle a embrassé, caressé, étreint, pendant près de quarante années, et qui tout à coup s'efface. Comment survivre à l’absence ? Il lui semble que l'empêcher de voir Marie, qu'il ne connait que depuis quelques jours, lui arracherait le coeur. Déjà la présence flottante de Médéane le met au supplice. Elle lui manque, physiquement. Il a besoin de la voir, de la regarder bouger, de l'écouter, de la suivre des yeux quand elle s'éloigne de cette démarche si particulière à la fois nonchalante et déterminée. A bout de résistance, Volker se lève et repousse sa chaise.
- Hélène, j'espère que vos invités me pardonneront, mais je ne tiens plus debout.

Alors qu'Hélène proteste, il la prend par le cou tendrement et lui glisse à l'oreille:
- Non, vraiment, je me sens un peu de trop, c'est votre famille , profitez bien d'eux. Moi je serais là après.

Hélène lui envoie un regard empli de gratitude. Merveilleux Volker ! Elle garde une petite rancune à Médéane de le traiter si mal. Mais après tout, ce n'est pas son problème. Ils sont assez grands pour régler leurs affaires de coeur. Quoiqu'elle en doute, à voir la tournure que prend leur relations ces derniers temps... pauvre garçon ! La partie n'est pas gagnée...

Il traverse le patio, et s'arrête un moment devant la porte de Médéane. Un trait de lumière filtre à travers le pas de porte. Une envie irrésistible le pousse à frapper, à violer cette intimité qui lui est refusée. Il se retient avec peine de lancer un poing rageur sur la porte close, et fait demi-tour vers son appartement..