Quelques jours passent, chaque heure apportant sa part d'espoir à ce bébé fragile qui lutte encore pour sa survie. Volker va de la mère à l’enfant inlassablement, comme pour renforcer le lien ténu d'un attachement encore hésitant. Médéane a du mal à supporter la vue de ce minuscule être, si volontaire déjà. Les tubes translucides écartèlent les narines irritées, les cathéters dessinent des marques violacées sur les poignets fragiles, alors que le sang s'écoule dans les fils transparents. Devant la petite tête haletante qui se débat contre l’intrusion de la sonde gastrique, elle voudrait fuir, se retirer sous les draps blancs et disparaître, la tête dans du coton, perdue dans des images poudrées, des sentiments faciles. Pourquoi lutte-t-elle autant. Il lui semble qu'elle se laisserait mourir plutôt que de revivre une deuxième fois sa naissance. Cette petite vie toute neuve a de la chance d’ignorer encore combien l’existence est un combat impitoyable.
Elle contemple son enfant sans pouvoir s’en approcher. Au fond d'elle, certes il y a l'amour mais elle ne peut l'exprimer, extirper cet attachement de ses entrailles pour enfin le dire, ou le traduire. Il reste cloîtré au fond d'elle. Il faut que rien ne la touche, rien ne l'émeuve car il lui semble qu'elle se briserait alors en mille morceaux. Elle est si lasse. Tout l’indiffère. Qu’on la laisse dormir, c’est tout ce qu’elle demande. Peu à peu, jour après jour, elle abandonne à Volker et Hélène le soin d'apporter à ce petit être l'affection vitale pour lui donner envie de croître. Pas une journée ne passe sans qu'ils lui rendent de longues visites, lui parlant des heures entières, comme pour l'accompagner dans sa solitude précoce. Il parait si simple pour eux d'aimer cet enfant, de lui parler, de lui envoyer des baisers à travers la coque de plastique, de se repaître simplement de son image paisible, par-delà les fils, les tubes, les aiguilles dans la chair boursouflée. Elle ne peut pas. La vision ce corps nu dans son cercueil de verre distend les liens de chair qui existaient entre elles pendant la grossesse: Elle n'est même plus en elle. Elle est extérieure, et rien ne peut plus l'en rapprocher.
Volker a senti la cassure. Il l'a d’abord attribué à la fatigue immense de Médéane, qui la plongeait dans une torpeur muette. Les infirmières étaient formelles. “C'est le baby-blues, ca va passer, toutes les mamans ont ce petit coup de moins bien.” Et puis, la jeune maman a refusé d'allaiter. Ressentir ses manifestations étrangères dans son corps lui était insupportable. Hier elle a à peine jeté un regard vers le berceau, avant de rejoindre aussitôt sa chambre en prétextant un malaise. Volker est resté près du bébé, décontenancé. Il s’est tourné vers le nourrisson endormi, et lui a parlé longtemps. Sa maman est bien fatiguée, elle l’aime, oui, mais elle ne sait pas exprimer, il lui faut être patiente, elle reviendra vers elle, bientôt. En, attendant, lui est là, qui l’aime et la protège... Il est descendu retrouver Médéane, mais la porte était hostilement close. Il n'a pas osé entrer. Il est reparti auprès de l'enfant, attendant qu'Hélène arrive et prenne le relais. “Il faut qu'elle se sente entourée, leur ont dit les médecins dès le premier jour. Essayez d'être présent, elle sent que vous êtes là, que vous avez envie qu'elle lutte pour trouver de la force...”
Et ce matin, elle refuse de l’accompagner à la pouponnière.
- Je suis fatiguée, j'ai mal dormi. Vas-y toi, j'irai plus tard.
Il tente d'amorcer le dialogue.
- Médé, tu ne te sens pas bien. C'est le bébé qui te préoccupe...
- Mais non, coupe la jeune femme, comme pour interdire toute tentative d’incursion dans ses pensées. Tout va bien, je récupère juste de tous ces mois à travailler comme une forcenée.
Volker n'insiste pas. Médéane change de conversation.
- Tiens j'ai reçu les papiers de la mairie, pour les déclarations. Pourrais-tu les déposer au bureau de l'état civil en partant, cet après-midi. Avant 16 heures 30, ils ferment tôt, tu sais bien.
- Tu as trouvé un prénom, s'enquiert Volker.
Médéane hausse les épaules
- Je ne sais pas. J'ai pensé à Eve. Ou Marie.
- Eve, grimace Volker. C'est un peu...sophistiqué, non ? Je vois plutôt une petite Marie, quand je la regarde endormie, pleine de grâce...
- Tu n'as qu'à décider toi-même, l'interrompt la jeune femme. Je te fais confiance.
Volker est éberlué.
- Si tu y tiens, mais tu es certaine de ne pas vouloir choisir toi-même ?
- Mais je te dis que Marie me convient.
Volker n'insiste pas. Il parcourt rapidement les formulaires de déclaration.
- Tu ne déclares pas de père ? Père inconnu, ça fait...étrange
- Tu veux que j'écrive quoi, rétorque-t-elle ? Pierre Osberger, peut-être.
Volker tourne la tête vers elle et plonge son regard dans le sien.
- Ou peut-être Jacques Volker, dit-il lentement, d’une voix douce.
C'est au tour de Médéane de le regarder avec stupéfaction.
- Tu serais prêt à reconnaître cette enfant, qui n'est pas de toi, alors que nous ne vivons même pas ensemble ? Tu es fou !
- Non, répond Volker, avec aplomb. Mais je suis horrifié à l'idée que cette petite fille puisse lire sur son certificat de naissance la mention "de père inconnu". Je préfère qu'elle lise mon nom, quitte à ce qu'elle apprenne que je n'ai été qu'un père de substitution, voilà.
Devant l'air buté de la jeune femme, il s'entête:
- Et puis j'ai des sentiments pour cette enfant, moi. J'ai suivi toute ta grossesse, je l'ai vue pousser avec toi, je l'ai vue sortir de ton ventre, je me sens responsable d'elle. Je n'ai pas envie d'être un inconnu pour elle, elle m'est si familière, si proche.
Médéane ne dit rien. Elle est troublée par cette déclaration d'amour qui ne s'adresse pas à elle, mais à cette enfant qu'elle n'a pas même encore apprivoisée. Elle se sent si vide dedans, maintenant que son ventre a retrouvé une légèreté inhabituelle. La force qui émanait d'elle pendant les derniers jours de sa grossesse s'est évanouie, laissant place à une détresse plus immense encore. Et par-dessus tout, cette terreur sourde qui monte en elle. Et si elle n'arrivait pas à l'aimer ? Peut-être est-elle à l’image de sa propre mère, froide et distante, incapable de s’attacher à sa progéniture. Alors, si cet homme pouvait réparer en partie ses carences, comment refuser cette chance supplémentaire à un enfant qui vient de naître et se retrouve déjà seul dans son cocon de verre ?
Volker se replie, contracté et anxieux devant cette femme qui remonte une fois de plus entre eux un mur d'incohérence et d'incompréhension. Le voilà aussi démuni que sa petite bien-aimée qui l'attend là-haut. Il reprend d'une voix sourde:
- J'ai besoin d'elle, Médé. J'ai besoin d'elle autant que j'ai besoin de toi. En te rencontrant, j'ai changé. Depuis qu'elle est née, j'ai enfin trouvé un sens à ma vie. Vous êtes ma direction à suivre, mon chemin, je me sens fort de vous protéger...
Médéane garde la tête baissée, les yeux rivés sur ce carrelage gris, portant encore les traces des pas pressés de nouveaux pères, des pieds ballants de jeunes mamans en détresse, de la course des familles joyeuses. Combien avant elle, combien après ? Elle ne fait que passer dans ces murs qui en ont vu tellement, des larmes couler, des sourires se rejoindre, de lèvres s'embrasser. Mais qui ont assisté aussi au malheur, à l'accident, la disparition, les cris de rage et d'impuissance face à l'enfant qui ne respire plus, ou la mère qui s'éteint doucement. Elle ne peut s'empêcher de laisser des idées morbides envahir son esprit, et froisse nerveusement le coin du drap.
- Je t’en prie, murmure Volker faiblement.
Médéane chasse ses noires pensées et relâche un peu ses défenses.
- Je ne veux pas t'enlever à mon enfant. Tu m'as tellement aidée ! Sans toi, où serais-je aujourd'hui ? Est-ce que j'aurais eu le courage d'aller seule au bout de cette grossesse ? Crois-tu que je ne suis pas consciente de ce que tu as fait pour moi, pour nous deux. Non, ne proteste pas, c'est vrai, et je t'en remercie aujourd’hui, même si je n'ai pas l'air vraiment reconnaissante ces derniers temps. Il faut que je retrouve mes marques, je ne sais plus très bien où j'en suis. J'ai tant de choses à régler avec mon passé. je me revois sans cesse, toujours seule, ignorée, absente. Je n'arrête pas de me demander pourquoi mes parents étaient si indifférents à mon égard. Qu'est-ce que j'ai fait ?
- Et puis, ajoute-t-elle d’une voix sourde, presque inaudible, j'ai peur d'être comme eux, d'avoir le gêne de la "mauvaise mère". J'ai besoin de faire le point sur mon enfance, pour savoir comment être une maman.
Volker hoche la tête. Oui, il comprend, il ne lui fait aucun reproche. Qu'elle prenne le temps, elle reviendra vers lui, il attendra.
Elle fronce les sourcils, comme pour se donner du courage de ce qu'elle va dire.
- Puisque tu le veux, j'accepte que tu reconnaisses cette enfant. Mais elle n'aura pas ton nom, et je garderais l'autorité parentale entière.
Ne m'en veux pas, mais il faut être réaliste. Rien, n'est écrit dans l'éternité, encore moins un couple. Qui sait si un jour tu ne te lasseras pas de moi, et tu partiras refaire ta vie avec une autre femme. Et moi, je ne veux pas que ma fille vive sous un autre toit que le mien.
Au fur et à mesure qu'elle parle, Médéane sent sa volonté croître. Cette enfant est la sienne et qu'elle ne pourra jamais l'abandonner.
- Je suis d'accord avec tout ce que tu veux. Mais je ne peux pas te laisser douter, Médé. Je ne vous quitterai jamais, à moins que tu te lasses tellement de moi que tu me supplies de disparaître !
Médéane le regarde avec une lueur de tendresse familière. Un instant il croit retrouver dans ses yeux la complicité qui s'était installée au tout début de leur rencontre, et qui a surgit de temps à autre tout au long de ces derniers mois, quand la sauvageonne consentait à se laisser approcher. Il saisit ses deux mains et les presse contre lui.
- Pour le moment le mieux que tu puisses faire, c'est te reposer et reprendre des forces, pour t'occuper de ta fille quand elle sortira de l'hôpital.
- Et pour continuer les travaux, pour Arnaud, c'est important. Je
le sens tellement présent, je veux aller jusqu'au bout de son rêve.
-
Tu es quand même une vraie tête de mule. Attends deux ou trois jours et tu retrouveras ton sacro-saint chantier, et tes ouvriers chéris !
- En plus tu es jaloux ! taquine Médéane.
Elle frappe sa tête d'un main et s'exclame.
- Ah, j'allais oublier de te dire le plus important. C'est plutôt à moi d'être jalouse, ta chère Stella a appelé ce matin, elle arrive en début
d'après-midi.
- Jalouse de Stella, il ne manquerait plus que ça. Enfin, tant mieux, elle s'est décidée à venir. Tiens, si tu veux, je l'emmenerai avec moi pour faire la déclaration à la mairie, elle trouvera peut-être un second prénom inoubliable, du genre Mélusine, ou Donatienne, ou Consuela.
- Non, non, insiste Médéane, ragaillardie. Le prénom, c'est toi.
Volker se penche vers elle et la serre dans ses bras avec une fougue incontrôlée. Enfin enfouir sa tête dans les cheveux défaits, respirer l'odeur troublante de sa nuque, dans le creux de l'occiput, là où affleure le battement fragile d'un vaisseau. La peau palpite comme un oisillon minuscule, douce et duveteuse. Il s'évanouirait presque tant son désir est intense de la caresser, de l'enlacer, de se repaître de chaque pore de sa peau. Depuis trop longtemps il rêve de l'avoir toute à lui, cette mystérieuse petite fée, cette magicienne ensorceleuse qui occupe chacune de ses pensées. Et la voici enfin entre ses bras, frêle et alanguie, se laissant humer, respirer. Le bonheur l'étourdit, et l'ivresse en est presque douloureuse tant il a attendu ce moment. Comme une jambe que l'on déplie après l'avoir longtemps gardée croisée sous son corps. Fourmillante et inerte à la fois. Fermée à toute volonté, aucune prise sur ce morceau de bois qui s'affaire seul à retrouver sa vitalité. Lui, c'est son coeur qui est ankylosé. Plus il la respire, plus il est en manque d'elle. Enivré, saoulé de désir, grisé de cet abandon soudain, rien ne semble le rassasier de ce qu'elle lui offre pourtant. Dans l'intensité de son extase, la souffrance est immense. Puis la tempête s'apaise dans ses veines. Il reprend peu à peu le dessus, et maîtrise ses nerfs à vifs. Il l'embrasse doucement derrière l'oreille, laisse couler ses lèvres sur le lobe ourlé de l'oreille délicate, hume à nouveau son parfum contre ses tempes. Il lui murmure tendrement, sans qu'elle sache réellement de quoi il parle vraiment.
- Merci, c'est le plus beau cadeau que tu pouvais me faire.
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