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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 12

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mise en ligne : 29 mai 2007

Entre détresse et certitude, deux êtres se rapprochent...

 

La nuit est tombée, opaque et grave, sur les esprits fatigués et les âmes en peine. Volker et Médéane font quelques pas dans la grande cour déserte. La jeune femme est soucieuse, agitée, le front sombre, le regard perdu dans ses propres ténèbres. Elle frissonne sous l'air vif. Volker la prend dans ses bras.

- Allons, petite fée, tu ne vas pas me dire que tu perds le moral. Ce n'est qu'un petit accident de route, Arnaud va nous revenir très vite...

- Volker, est-ce que tu crois aux voix de l'au-delà ? Je veux dire, penses-tu que les presque-morts, ou les anciens vivants, peuvent lancer un dernier appel à ceux qu'ils laissent derrière eux ?

Volker passe une main indécise dans ses cheveux.
- Eh bien, j’imagine que dans certaines circonstances, on peut sentir une... présence amie, une respiration qui nous accompagne. Pourquoi me demandes-tu cela ? Tu as cette sensation-là, en ce qui concerne Arnaud ?

- Non, et puis je ne le connais pas vraiment, même s'il m'est très proche, cher à mon coeur, je n'ai pas cette intimité qui rende possible une telle relation... D'ailleurs, je n'ai jamais ressenti ce genre de manifestation, même quand ma mère est morte.
Elle émet un rire sarcastique
- Mais ce n'est pas non plus comparable. Il n'y avait pas de sentiment entre nous. Alors que ce qui se passe entre Hélène et Arnaud, est tellement fort, presque palpable. A eux deux, ils ne font qu'un, Deux individus identiques et complémentaires,dans une gemellité parfaite.

- C'est une fusion enviable, tu ne trouves pas ?

- Je n'ose imaginer ce que va devenir Hélène.

- Allons, ne sois pas si négative, proteste Volker. Arnaud est encore là.

Médéane secoue la tête.
- J'ai comme un pressentiment. Nous ne reverrons pas Arnaud.

Volker se tait. Il sait, il ressent lui aussi ce poids énorme. Tout va trop vite. Le projet, le départ, la maladie. Un tourbillon capricieux les ballotte comme des fétus de paille au gré de ses humeurs malignes. Il se sent manipulé par une force supérieure, comme si son destin tout à coup lui échappait, et qu'il ne pouvait que se prémunir contre les attaques intempestives de la fatalité. D’où vient-elle, cette femme abandonnée à son bras, dont la fragilité imperceptible l’attache presque malgré lui. Il ne vit que pour elle, et ne respire que par sa présence. Elle ne connait  pas l'ampleur de sa puissance. Sans doute serait-elle surprise de le découvrir ainsi démuni et faible. Si seulement il pouvait déchirer d'un seul coup les grands linceuls qui étouffent son âme et l'empêchent de respirer. “C'est trop tôt, lui souffle la petite voix. Attends encore.” Mais si elle décidait de partir, de tout abandonner, de rentrer à Paris et de les laisser là dans un vide insoutenable ? L'idée lui est trop insupportable. Il faut que leurs chemins continuent à se croiser encore quelque temps. Au moins assez longtemps pour la convaincre qu'il est le seul homme capable de lui apporter ce qu'elle cherche. Parce qu'elle est, il en est certain, la seule femme de sa vie. Il se détache d'elle, et fait quelques pas pour cacher son trouble. Puis il revient vers la jeune femme et lui empoigne le bras vigoureusement. Il faut la convaincre.

- Quelque soit l'avenir d'Arnaud, je reste convaincu que le projet n'est pas perdu. Enfin, réfléchis un peu. Ne crois-tu pas que qu'Arnaud s'obstinerait à continuer le projet, si c'était lui qui risquait de perdre Hélène ? Penses-tu vraiment qu'il abandonnerait le rêve de leur vie entière ? Non, jamais. Nous leur devons de continuer. Toi et moi nous avons accepté de faire partie de leur univers, ils nous ont choisi, et nous avons accepté. C'est à nous de leur donner la force de poursuivre, d'aller jusqu'au bout. Arrêter maintenant, ce serait assassiner tout espoir.

Médéane ne répond pas, perdue dans son univers souterrain. Elle revoit sa mère, silhouette imprécise flottant au milieu d'une pièce aux contours flous. A quoi ressemblait-elle, déjà ? Difficile de mettre un visage sur cette inconnue qui a traversé sa vie si furtivement.

- Peut-être qu'au-delà de leur dernier souffle, murmure Volker d'une voix quasi inaudible, les morts  accompagnent les vivants un certain temps. Mais nous n'avons pas de prise là-dessus, nous ne pouvons que subir leur présence, ou leur absence. Par contre, je suis persuadé que nous pouvons empêcher les gens de disparaître, si nous réalisons leur vie à leur place.

- Que veux-tu dire ?

Est-il sincère ou cherche-t-il tous les moyens de la garder auprès de lui. Il n'en sait rien  lui-même.
- Eh bien, je crois que tant que nous continuerons le projet, Arnaud restera à nos côtés. Il n'en a pas terminé avec l'existence, tu comprends, il ne peut pas partir comme ça alors qu'ils étaient si près de leur but commun.

Médéane plonge ses yeux dans le regard bleu de Volker.
- Je ne te connaissais pas ce côté mystique. Toi qui a l'air tellement ancré dans le réel, tu parles de lien mental, de communion télépathique...

Volker ne quitte plus le visage tout proche.
- Peut-être parce que je t'ai rencontrée, et que je n'ai pu faire autrement que te voir.

Médéane sursaute. Elle n'était pas préparée à cet aveu si sincère. Désarmée, elle baisse la tête et cherche ses mots. Ne pas s'engager, pas maintenant, c'est trop tôt, elle n'a pas de place à l'intérieur. Mais que ferait-elle de lui, dans sa vie minuscule déjà encombrée de cet enfant dont elle ne sait que faire ? Elle se dégage doucement.

- Il n'est pas question que j'abandonne. Il n'y a que ce projet qui me donne la force de continuer, d'avoir cet enfant, de donner un sens à cette vie que je ne comprends pas..

- Pourquoi dis-tu ça ? Tu n'es pas perdue, je suis là, ce bébé est là, Stella est là, tu n'es pas seule !

- Je suis bien égoïste de penser à moi alors qu'Hélène est en train de perdre l'homme de toute sa vie. Mais j'ai tellement peur. J'ai l'impression que je n'arriverai jamais à faire face.

Mais de quoi parle-t-elle donc ? Il ne la reconnaît plus. Il la voyait obstinée et légère, et il a devant lui une enfant frêle, un roseau brisé dès la première tempête. Médéane tangue et vacille. Ses prunelles dilatées trahissent la panique qui la submerge. Alors que Volker la prend par les épaules pour l'empêcher de tomber, elle s’abandonne à son désarroi. Les cordes se sont rompues, l'entraînant vers l'immensité tournoyante de ses terreurs les plus anciennes. Son esprit lutte pour la délivrer de ce tumulte sauvage qui lacère ses pensées. Ne pas céder à la pression, ne pas s'écrouler, pas encore.

- Médéane, allons petite fée, tout va bien.

La voix inquiète de Volker lui parvient dans un brouillard. C'en est trop, même cet homme là, si doux, si calme, envahit son cerveau pétrifié. Chaque mot murmuré répand une atroce douleur dans ses veines. Médéane plaque sa main tremblante sur ses lèvres.

- Tu es si bon, Volker. Mais tu ne peux rien pour moi. Personne ne peut vivre à ma place. Je m'en voudrais tellement de t'abîmer, de te faire des promesses que je ne suis pas sure de pouvoir tenir, de faire peser sur ta vie tous ces fantômes dont je n'ai pas su me débarrasser...

Volker sent sa volonté faiblir. Il résiste tant qu'il peut à l'envie folle de la prendre dans ses bras, de l'embrasser à pleine bouche, de la serrer contre lui à ne faire qu'un. Mais Médéane reste droite et glacée, emmurée vivante dans sa solitude. Où est la porte, où est le passage secret pour accéder à son univers ? Elle s'éloigne à petits pas hésitants, le laissant plus désemparé que jamais.