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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 8

La rupture


mise en ligne : 16 janvier 2007

Une confrontation pénible de deux individus en fin de projet...

 

Elle est fébrile. Il va arriver d'un moment à l'autre. A peine rentrée, elle s'est précipitée sous une douche glacée pour cacher ses traits défaits et son énervement. Elle fouille dans ses affaires sans pouvoir se décider. Mais que ce tee-shirt est serré ! Et le bouton de son jeans qui ne veut plus fermer ! Elle a l'impression que tout le monde va s'apercevoir de ce petit renflement de son ventre. Elle finit par opter pour un pantalon large et une tunique informe. Puis elle se sert un grand bol de thé parfumé, et essaie de calmer ses esprits. Deux heures ainsi s'écoulent entre l'excitation de cette nouvelle insensée, et l'appréhension de la confrontation.

Le voilà. Il est beau, songe-t-elle avec un détachement étrange, comme si elle contemplait un bel étalon galopant dans un manège. Il a cet air fatigué de l'après voyage, les nuits courtes et la concentration, les discussions interminables avec les collègues autour de quelques verres de whisky. Elle lui sourit faiblement. Voilà donc l’homme avec qui je partage ma vie depuis quatre ans. Un bel inconnu qui m’indiffère, pense-t-elle dans un détachement résigné. Il a l'air tendu. Elle est mal à l'aise. Elle toussote pour s'éclaircir la voix.

- Salut. Tu as fait bon voyage ? Ta réunion s'est bien passée ?

Réponse laconique.

- Oui, on a gagné le budget.

Ah. Ne pas se laisser distraire.

- C'est... euh... bien. Tu... tu es crevé, on dirait ?

Pierre se retourne brutalement vers elle :

- Toi aussi, tu as l'air crevée. Pourtant un week-end à la campagne, ça aurait du te donner une meilleure mine.

Il sait. Qui le lui a dit, elle n'a pas appelé, ni prévenu avant de partir. Sauf...mais oui, bien sûr, il a du appeler Stella. Surtout, rester calme.

- J'ai voulu t'appeler à Londres, mais comme je ne savais pas trop ce qu'il  sortirait de ce rendez-vous, j'ai préféré attendre...

De plus en plus crispé, son compagnon parait se contenir pour ne pas éclater.

- Ce qu'il en sortirait... ricane-t-il. Tu as pris du bon temps, en tout cas, j'imagine...

- Mais qu'est-ce que tu racontes ! J'y ai été pour une simple mise au point d'un boulot que je n'ai même pas encore accepté !

Sa colère trop longtemps retenue le submerge. Médéane ne s'attendait pas à une telle violence. Dans un mouvement instinctif, elle recule et s'enfonce dans son fauteuil. Les mots tombent comme des pierres brutes, des gros cailloux de méchanceté. Elle est pétrifiée. Mais quelle mouche le pique ? Elle n'a rien fait, sinon visiter une bâtisse et dormir chez un couple charmant.

- C'est ça, un couple charmant. C'est exactement ce que vous deviez être, Volker et toi, dans ce décor champêtre ! Tu... tu me dégoûtes tiens ! Te barrer comme ça, avec le premier Don Juan venu, et tu n’as même pas le courage de me dire la vérité !

Médéane tente encore de se justifier. Elle articule calmement.

- Mais ce n'est pas du tout ce que tu penses. Jacques Volker est le responsable du projet, nous avons visité les lieux pour que je me fasse une idée.

Evidemment, elle ne va pas lui raconter le voyage, son coup de foudre pour cette maison, sa sensation heureuse d'être “comme chez elle” parmi ses nouveaux amis.

- Et tu es restée quatre jours avec lui, rien que pour te faire une idée ? Mais alors tu dois être fixée à présent ? Non, tu te fous de moi ! Tu crois que je ne sais pas ce qu'il se passe quand on part comme ça pendant un week-end, avec un homme. Tu me prends vraiment pour le dernier des imbéciles !

- C'est agréable, rétorque Médéane. Ca me laisse imaginer ce que tu fais pendant tes séminaires..

- Ne renverse pas la situation, fulmine Pierre. Ce serait trop facile de me mettre en accusation maintenant ! Là, c'est de toi qu'on parle. Et même en acceptant qu'il n'y a rien eu entre Volker et toi, tu crois je vais accepter que tu te barres à 300 kilomètres dans un bled paumé, et t'attendre tous les week-end ?

- Mais je n'ai pas encore accepté, tente de l’apaiser la jeune femme. Je comptais bien t'en parler avant de prendre une décision. Je m'étais même dit qu'on pourrait faire un saut là-bas tous les deux, pour que tu te rendes compte de toi-même. Il y a le TGV à côté, c'est à une heure et demie de train...

Pierre frémit de rage. Et puis quoi encore ! Avec des bottes en caoutchouc et un ciré jaune ?

- Ah non, ne compte pas sur moi ! Je déteste la cambrousse, et puis j'ai autre chose à faire que de regarder les vaches brouter pendant que Madame s'occupe...

Médéane sent sa patience l'abandonner.

- Ecoute, Pierre, tu es fatigué, tu rentres à peine. Prends une douche, détends-toi un peu, on reparlera de tout ça plus tard, si tu veux.

- Je n'ai pas envie de me calmer ! Autant mettre les points sur les “i” tout de suite. Il faudrait quand même que tu commence à savoir ce que tu veux !

Elle se tait. Son esprit s'envole ailleurs, tout ce bruit l'épuise, elle n'arrive même plus à se concentrer sur ce qu'il dit. Son attitude imperturbable ébranle Pierre. Il fait un énorme effort pour se calmer, et s'approche d'elle.

- Mais qu'est-ce que tu fais de notre projet d'enfant, dans tout ça ?

Médéane détourne les yeux, et fixe obstinément ses ballerines. Noeud de velours sur sa peau blanche, noeud satin dans l’osier du berceau, noeud rose dans les cheveux d’ange...

- Je ne t'ai jamais parlé d'enfant, marmonne-t-elle. C'est toi qui t'es mis cette idée en tête depuis quelque temps.

C'est trop. D'un coup vidé, il se relève et dit d'une voix brisée:

- Mais qu'est-ce que je ferai moi, ici tout seul. Tu as pensé à moi  ? Tu me demandes de vivre sans toi, de t'attendre tous les week-end comme le messie...Je ne peux pas vivre seul, tu ne peux pas accepter ce boulot, c'est impossible, impossible...

Ce faux calme lui fait du bien après cet orage de reproches. Elle ne ressent rien, pas même un brin de compassion.

- Je crois qu'il est temps de faire un break, dit-elle enfin, d’une voix douce, mais inflexible. Même si je décidais de ne pas accepter ce boulot, nous ne pouvons pas vivre ensemble de cette manière. Je crois que nous avons besoin de réflexion tous les deux, pour savoir où nous en sommes. On ne prend pas la décision de faire un enfant à la légère. Il faut que nous soyons sûrs de nous, et moi, en ce moment, je doute, je ne sais pas ce que je veux, je me sens instable. Il faut que je me retrouve un peu, que je fasse le point.

Pierre la regarde,  hébété. Le ton de sa voix se durcit à nouveau.

- C'est donc ça, tu as déjà pris ta décision. Tu veux partir. Tu veux me quitter. Mais il fallait le dire avant, que je me prépare quand même, hein ? on n'abandonne pas les gens comme ça, sur un coup de tête, même les chiens on y fait plus attention...Il faut que je m'organise...

C'est trop tard, elle le sait à présent. Irrémédiablement perdues, ces quatre années de complicité, pour quelques mots de trop.

- C'est ça, tu t'organises, lache-t-elle froidement. Tu as toujours très bien su t'organiser.

Elle se radoucit.

- Pierre, je ne veux pas me battre, nous sommes quand même adultes, on peut envisager de parler calmement. Moi, je veux ce projet. Si c'est pour toi le signal du départ, alors j'accepte. Je peux comprendre que tu n'aies pas envie de ces 300 kilomètres entre nous. Mais j'ai décidé d'accepter, je sais que c'est ce qu'il me faut maintenant pour me retrouver. Maintenant, c'est fait.

Elle fait une pause. Dans ce silence meurtrier, elle peut entendre le coeur de Pierre qui bat à se rompre, auquel se mêlent les gargouillements de son ventre à jeun depuis le matin. Elle n'a rien avalé de la journée, et elle maudit à présent son estomac de se faire si bruyant dans un moment aussi pénible. La tension est telle entre eux deux qu'elle en a les nerfs à vif. Elle va se mettre à rire comme une folle, il va la haïr, la frapper, la jeter dehors. Elle se contient, réprime ses pulsions absurdes.

- Et puis, tu sais, ça nous fera peut-être du bien à tous les deux, quelquefois, avec la distance, on se retrouve mieux.

Elle se sent fausse, nulle, lâche. Elle ne sait plus quoi dire, des amas de banalité lui viennent à l'esprit. C'est ça la vie, il faut s'y attendre, un jour on ne sait plus regarder dans la même direction. On ne sait pas ce que l'avenir nous réserve...Beuark. Elle a mal au coeur, il faut en finir, elle n'en peut plus.

- Ecoute, faisons au plus simple. Si tu es d'accord, je ne prends que la semaine pour déménager mes affaires là-bas. Je te laisse ce que tu veux, j'emmènerai juste quelques meubles...

Trancher dans le vif.

- C'est ça, barre-toi, la coupe brutalement Pierre. De toute façon, tu as déjà fait ta valise depuis longtemps.

Elle respire enfin. Dans un soulagement mêlé de regret. Elle n'a même pas de tristesse qu'il accepte la séparation aussi brutalement, mais elle lui en veut de réagir exactement comme elle l'avait prévu, avec son égoïsme d'homme. Il n'a même pas cherché à savoir où elle va, pourquoi elle s'en va, il ne pense qu'à cette humiliation, de cette femme qui part, comme ça, sans lui demander son avis...Non, elle est trop dure, il doit avoir mal, il lui en veut, c'est normal, mais elle ne sait plus trouver les mots. Toute son énergie, tout son amour, tout son coeur énorme, sont pris par cet enfant à venir. Elle ne peut pas partager avec lui, elle ne veut pas.

Ca va être pénible de dormir à côté de cet étranger.

Mais il n'est pas resté. Il est parti dormir ailleurs. “Sûrement chez Casenave, songe-t-elle, il est en instance de divorce, ils vont pouvoir se réconforter mutuellement en échangeant leur haine de ces femmes frivoles et instables”. Elle se sent méchante. Elle voudrait éprouver un peu de remord. Elle pourrait même pleurer un petit peu, là, au moins ça la soulagerait de cette tension écrasante.
Il a laissé un mot laconique. “Je dors chez un copain cette semaine. Je reviendrai mardi. J'espère que tu ne seras plus là.”