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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 9

L'aveu


mise en ligne : 15 mars 2007


Une source chaude et salée, intarissable, s'étire de ses yeux à sa bouche en laissant un goût âcre sur ses lèvres. Petit ruisseau inépuisable, qui répand son trop-plein d'émotion et nettoie doucement l'intérieur en rigoles d'amertume. Elle se répand en un torrent d'agitations confuses, où se mêlent et s'enlacent peur, envie, effondrement, espoir. Elle se fait malmener dans ce flot impétueux, désorientée, incapable de comprendre ce qui provoque réellement l'affaissement de toute sa résistance. Noyée dans un océan de détresse, le corps abandonné, la tête enfouie dans l'oreiller encore tiède de la nuit, pelotonnée sous la grande couette informe qui creuse ses vagues au gré de la tempête intérieure. Tantôt elle flotte comme un esquif abandonné au gré des courants, tantôt elle sombre dans les haut-fonds de son âme semés de récifs menaçants. Elle est bien, elle est mal. Elle sourit à travers ses larmes en pensant à son enfant, elle pleure dans son sourire de se sentir si fragile soudain.  “Il ne faut pas que je pleure, il ne faut pas que je sois triste, mon bébé va le sentir”. Mais elle sanglote toujours, recroquevillée, petite et roide d'esseulement, dans le lit déserté. Le grand silence, à nouveau. Le grand blanc qui fige les couleurs de vie sur sa palette ternie et desséchée, l'incolore de l'existence qui délave les pensées jusqu'à les fondre en un mélange monochrome. Partout le silence. Dans le noir de ses idées grises, le blanc de l'absence, le gris de ses nuits blanches... Elle ne peut s'empêcher de s'étonner, à travers ses pleurs intarissables, de cette succession inévitable de silences et de bruits, comme un métronome de dimension cosmique, qui règle sa vie sur un rythme immanent. Au premier soir, l'étourdissement du succès et la clameur de la foule compacte. Au retour, le silence, dans l'étonnement d'avoir été le centre de tant d'agitation. Puis à nouveau le bruit et la fureur, les reproches et les mots inutiles éclatés contre les murs de l'appartement comme des mouches furieuses. Alors la nuit, et le plongeon dans les fausses eaux calmes des rêves et des cauchemars. Et encore, et toujours l'aller-retour immuable entre le mouvement et la petite mort, entre le rire et le masque figé, entre les paroles muettes et les non-dits hurlants. Action, pause, action, pause, tic-tac, tic-tac... s'abandonner à l'épuisement avant la prochaine salve. Peu à peu elle s'apaise. Piégée par sa propre fatigue qui fait battre ses paupières comme un papillon pris dans un filet, elle se rend. Cet harassement la plonge dans les bras d'un sommeil agité. A travers ses yeux enfin clos, deux filets coulent inlassablement, emportant son chagrin et sa détresse.

Elle se réveille au petit matin. Il est à peine cinq heures, l'aube s'annonce timidement dans une lueur métallique qui déchire le voile noir du ciel. Elle entend les plic-ploc réguliers de la pluie qui commence à tomber. Ses yeux sont gonflés et douloureux, elle peut à peine soutenir le faible éclat du jour. La source semble être tarie, elle est calme. Faible. Sans force. Asséchée de tant d'eau déversée. Peu à peu réapparaissent les silhouettes menaçantes de ses angoisses, et malgré elle les larmes se remettent à couler. “Tant pis, songe-t-elle, rien à faire, je dois avoir un trop plein de liquide dans l'organisme.”Une grande poche suintante, parsemée de rustines. Voilà ce qu'elle est. L'image lui arrache malgré elle un sourire à travers ses larmes. "Je fuis, j'inonde le monde de ma fuite. Je m'en vais dans de grandes flaques de larmes...Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville...”

Avec mille précautions, elle s'extrait de son lit, petite chose usée qui menace de se briser au moindre geste brusque. La cafetière roucoule en exhalant à travers l'appartement l'arôme puissant. Les tartines s'éjectent gaiement du grille-pain, la radio grésille d'une conversation inaudible. Médéane se rassoit dans son lit, son plateau sur les genous, et plonge un doigt dans la confiture de framboise. D'abord se remplir de bonnes choses, ensuite réfléchir. “Me voici seule. Déjà j'ai réussi à endiguer mon flot de larmes, c'est une bonne chose, j'aurais pu aussi mourir noyée dans mon chagrin! Bon, réfléchissons dans l'ordre. J'ai un travail qui m'attend, ça tout le monde le sait. J'attend un enfant, personne n'est au courant. L'enfant, je le garde. Le projet, j'aimerais bien, mais vont-ils accepter ? Il faudra bien que je leur annonce la nouvelle. S’ils ne veulent pas de moi, je partirai quand même, pour que Pierre n’apprenne jamais ma grossesse...” L'averse menace à nouveau. “Et voilà que ça recommence ! Où sont mes mouchoirs ? Non, je ne suis bonne qu'à pleurer ce matin...”

Le téléphone. Médéane se mouche bruyamment, réprime un sanglot et décroche le combiné.

- Allo, Médéane?

- Ah, c'est toi, Stella...

- Je te réveille ? Tu as une toute petite voix.

Médéane s'éclaircit la gorge.
- Non, je me lève. Je...je suis un peu mal foutue ce matin.

- Ha ha, glousse bruyamment Stella, tu as fait des folies de ton corps cette nuit avec ton vaillant chevalier ? A moins que ce soit ce week-end, avec le pourfendeur des coeurs sans défense...Je m'imagine des choses, moi, surtout que tu ne m'as même pas appelé depuis ton escapade...

- Ne soit pas idiote, maugrée Médéane. Je n'ai pas eu le temps de te rappeler hier. Je...

Elle a failli lui dire qu'elle sortait de chez le médecin.
- J'avais des choses à faire, ajoute-t-elle, j'ai été prise toute la journée. Et puis Pierre est rentré hier. Nous avons eu une discussion un peu rude.

Stella change de ton. Elle ne peut s'empêcher de se sentir un peu coupable de n'avoir pas tenu sa langue.
- Mais, pourquoi ? Il aurait du être content de te revoir...

- Content, tu parles, s’exclame Médéane. Il m'a fait une scène terrible au sujet de mon week-end à Saint-Amour, enfin bref, on s'est disputé et il est parti.

- Il est parti, mais où, mais quand ?

- Oh, il a du aller dormir chez son copain Casenave. Nous avons rompu.

La voix de Stella monte d'un cran.
- Médé, on ne rompt pas comme ça, après quatre ans de vie commune. Tu ne l'as pas retenu ?

Petit flottement. Lassitude immense. Elle la connait par coeur. Stella a horreur des ruptures, en particulier chez les autres. Elle va lui demander des explications, lui faire l'inventaire des points positifs de Pierre, se transformer en apothicaire des sentiments récupérables.

- Ecoute Stella, c'est comme ça. Je ne vais pas relater cette conversation épineuse au téléphone, nous aurons bien le temps d'en reparler. En attendant, il faut que je commence à faire mes valises, il me laisse une semaine pour débarrasser le plancher.

Stella s'étrangle à l'autre bout du fil.
- Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire de fous ! C'est certainement un coup de tête, tu connais Pierre, il va revenir avec un bouquet de roses dans deux ou trois jours, quand son ego aura pansé ses plaies...

- C'est fort possible, mais j'espère ne plus être là. Stella, c'est fini entre Pierre et moi, tu comprends ?

La ligne grésille, le fil se rompt.
- Médé, je vais passer, on va discuter. Tu sais, j'ai eu Pierre au téléphone, pendant que tu étais là-bas. Je n'ai peut-être pas été très rassurante, je n'étais pas dans mes baskets ce jour-là...Ca va sûrement s'arranger. Bon, j'ai rendez-vous avec Eva en fin d'après-midi, pour son salon, tu te rappelles ? Je n'en ai pas pour longtemps, et après je fais un saut chez toi, on papotera de tout ça...

- Si tu veux. soupire Médéane. Mais ne t'en fais pas pour moi, ça va très bien, je crois que tu te fais des idées...

Autant parler à un ventilateur électrique. Stella a raccroché, et Médéane se sent malgré tout un peu ragaillardie. Ces quelques mots avec son amie lui ont au moins apporté une certitude. Elle ne regrette pas cette séparation. Elle commence enfin à se sentir un peu soulagée, seule face à elle-même. D'un coup, elle a moins peur. Elle s'étonne presque d'avoir autant pleuré. Comment craindre la solitude, alors qu'elle perçoit si vivement cette petite vie fragile en elle. Pierre, elle s'en fiche. Eva, encore plus. Elle a d'autres combats à mener. “Je vais appeler Volker. Au moins que l'on mette au point ce déménagement”. Elle se voit déjà, avec ses quelques cartons, “Je n'ai qu'à prendre le strict nécessaire, le superflu restera ici, avec mes souvenirs inutiles”, ouvrant la porte de cet appartement si lumineux, avec le velux et son voile blanc d'hiver scintillant dans les rayons du soleil... Soudain sa conscience la rappelle à l'ordre. “Et le bébé, il faut que je l'annonce à Hélène  et Arnaud !” Alors qu'elle effectue un retour forcé dans les affres de l'incertitude, la sonnerie du téléphone résonne à nouveau. Elle hésite à décrocher. Pourvu que ce ne soit pas Pierre.

- Allo, Médéane, Bonjour, c'est Volker. Je ne te dérange pas ?

Elle laisse échapper un cri de soulagement:
- Ah Volker ! J'allais t'appeler...

- Ca ne va pas, s'inquiète-t-il aussitôt. C'est ta visite chez le médecin ?

Incroyable. Il se rappelle de son rendez-vous ! Et il touche juste encore une fois, sans le savoir.

- Non, enfin oui...Il faut que je te vois, assez vite. Tu peux te libérer aujourd'hui ?

Volker frémit. “Elle va me dire qu'elle ne part pas. Elle abandonne le projet, et elle n'ose pas me l'annoncer au téléphone...”

- Je préfère ne pas sortir, explique Médéane. J'ai passé une mauvaise nuit. Voudrais-tu passer ici dans la journée ?

- Je peux me libérer après le déjeuner. Ca ira ?

- C'est parfait. Alors, à tout à l'heure...

Il est neuf heures. Une heure pour s'extirper du lit, une heure pour prendre sa douche et s'habiller, une heure pour faire dégonfler les poches à l'aide de compresses glacées accompagnées d'une tisane de camomille refroidie, une demi-heure pour ranger l'appartement et avaler un minuscule sandwich bricolé avec un reste de pain de mie mathusalemnien, et le bout de gruyère craquelé qui agonise au fond du frigidaire depuis au moins trois semaines. “Pas de quoi nourrir une future maman, ironise-t-elle. Il faudra quand même que je me mette à un régime alimentaire décent, ce petit, il a besoin de prendre des forces!”

...

La sonnerie retentit. Médéane lance un "oui" bref depuis la cuisine, le temps d'essuyer les reliquats de sa maigre pitance. Elle recoiffe machinalement ses cheveux de la main, qu'elle passe sur son visage pour lisser ses traits encore tirés. Volker entre, le pas hésitant, le regard malgré lui inquisiteur. Le voilà, cet antre qu'il avait tellement envie de connaître, et qu'il déteste d'emblée. C'est si...habité ! Il voit dans chaque objet la présence de l'homme qui partage la vie de cette petite fée. Il ne peut s'empêcher de lorgner le pardessus beige - d'un classique! - suspendu nonchalamment au porte-manteau de l'entrée, la montre en métal ostensiblement belle, chic et chère, qui traîne sur le guéridon. Partout des messages intimidants, des traces menaçantes d'une présence masculine. “Je suis idiot !  M’attacher à ces détails...Je sais bien qu'elle ne vit pas seule, tout de même...” Il voudrait gommer l'existence de cet homme, elle aurait du faire disparaître ces preuves d'intimité qui le rejettent implacablement dans son rôle de collaborateur sympathique, le futur ami du couple qui viendra dîner avec eux en compagnie de sa dernière conquête. Après leur soirée, il les remerciera chaleureusement de ce bon moment passé ensemble, et ils fermeront la porte, tous les deux en connivence, se demandant en riant à quoi ressemblera la prochaine prise du séducteur gourmand...Si seulement elle pouvait savoir ! Heureusement qu'elle ne lit pas dans ses pensées, il aurait trop mal, il serait sans défense, elle le broierait d'une caresse, elle le déchiquetterait d'un regard trop ami, elle lui éclaterait le coeur d'une parole légère.
L'appartement lui plaît. C'est elle qui l'a décoré, sans aucun doute. De grands rideaux chatoyants sur le mur blême rehaussent sa pâleur de leurs couleurs audacieuses, comme un maquillage outrageux sur un masque de cire; des poutres cossues ceinturent un mur de pierres fauves; un grand tapis parsemé de griffes naïves, comme des signes cabalistiques, s'alanguit au milieu d'un salon vaste et lumineux. Volker aperçoit par les fenêtres les feuilles vernissées d'un marronnier centenaire. "Même l'horizon, elle a du le choisir, pense-t-il avec admiration. Aucune faute de goût, tout est simplement à sa place, d'une évidence superbe. Médéane apparaît dans l'encadrement de la porte. Elle a les yeux étrangement cernés, et porte une large tunique ceinturée d'une grosse écharpe sur un caleçon noir moulant. Volker lui tend un petit paquet brun.

- J'ai pensé que quelques macarons au chocolat, avec le café...

Médéane lui adresse un sourire un peu las, qui trahit un tourment mal dissimulé.
- Quel éclair de perspicacité ! Je n'ai quasiment rien mangé, le frigo est vide à en mourir de faim, et je n'avais pas le courage de descendre à la boulangerie. Viens, installe-toi...

Volker s'avance, mal à l'aise.

- Il n'y a personne, ne t'inquiète pas, se moque gentiment Médéane. De toutes façon, il ne risque pas d'avoir quelqu'un dans les parages pour un moment...

Volker hausse les sourcils. Il ne comprends pas très bien. Il appréhende tellement les premières paroles de la jeune femme qu'il ose à peine faire un mouvement. Médéane pose les tasses sur la table de verre, et s'installe face à lui, sans le regarder. Par où commencer ? Elle a décidé de tout lui dire. Pierre, l'enfant, le secret. Elle se lance, d'abord hésitante, puis elle parle d'un trait, sans respirer, sans lui laisser le temps de l'interrompre, de s'indigner, de s'en aller peut-être. Mais il ne bouge pas. Il reste pétrifié dans un marbre brûlant.

...

Voilà. Elle a tout dit. Sur ses derniers mots, les larmes se sont remises à suinter. Elle n'esquisse pas un geste pour les effacer, elle s'en fiche. Elle a peur de ce temps suspendu entre eux, elle est précipitée dans le vide de son silence, elle plane en attendant au bout de la chute, le bruit mat de son corps qui s'écrase sur le sol. Elle va exploser, se disperser en un millier de petites particules, ses bras arrachés de son torse rompu, ses jambes violemment tordues dans l'impact, son cerveau éclaté en petites cellules roses et visqueuses. Elle meurt s'il parle. Elle meurt s'il se tait encore.

Il ne parle pas. Il ne peut même pas sortir un son de sa bouche. Il est paralysé par le martèlement douloureux de son sang contre ses tempes, figé dans l'envol de ses paroles qui s'évanouissent dans l'air en emportant sa langue, ses yeux, son coeur. Il est tout en même temps. Heureux, malheureux, fou, sage, seul, plein, vide, blanc, noir, un brouillard de sensations, une nuée d'idées confuses, rapides, insaisissables. Il ne sait que dire, que faire, il se sent tellement démuni. Face à lui, la petite fée pleure, immobile et fragile. Il voudrait la prendre dans ses bras, essuyer ses larmes, lui murmurer “tout va bien, je te protégerai, tu ne seras pas seule, jamais.” Mais il a peur de prononcer l'irréparable, de briser sa confiance et voir la bulle autour d'elle les séparer. Il aime son abandon, sa détresse, il aime la voir si seule, si petite soudain. Accessible. Il sent pourtant confusément qu'un mot seulement pourrait refermer la petite porte entrouverte, et l'éloigner de lui. Il ne se reconnaît plus, dans ce trouble immense qui le saisit et l'attire dans un puits sans fond. D'ordinaire, il aurait coupé court à l'émotion, découpé sans scrupule leurs liens tout juste tissés, effrangé la trame de leur complicité. Il se serait éloigné à grand pas affairés, pour ne pas se laisser prendre au piège retors de l'attendrissement. Mais face à elle, il ne peut pas. Il dit seulement:
- Il ne pleut plus.

Les mots simples ont déchiré l'air lourd entre eux. Elle semble émerger de son agonie, passe une main rapide sur ses yeux, et le regarde. Il est toujours là, il n'est pas parti, n'a pas crié. L'incongruité de sa phrase laconique la soulage.
- Ah oui. C'était une averse.

Et tous les deux se mettent à rire soudain. La tension s'efface, la vie revient, le courant passe à nouveau.

Médéane ajoute, dans un souffle:
- J'étais si bien, pendant ces quatre jours, j'étais si heureuse à Saint-Amour, je me sentais sur mon chemin, je me voyais déjà vivre là-bas...

Volker a retrouvé son aplomb. Il lui tend une main amie.
- N'enterre pas si vite notre projet. Je sais qu’Hélène et Arnaud comprendront. Après tout, ce n'est pas une maladie d’attendre un enfant. En faisant attention, tu pourras travailler au moins jusqu'à ton dernier mois de grossesse. Et puis nous prendrons soin de toi.

Médéane lève vers lui un regard empli d'espoir.
- Tu crois qu'ils accepteront, vraiment ?

- Ils ont fait des pieds et des mains pour t'avoir, c'est toi qu'ils veulent. Je ne pense pas que ça changera quelque chose pour eux. Je vais les appeler maintenant, au moins nous serons fixés. Tu veux leur dire toi-même ?

- Non, soupire Médéane, je ne m'en sens pas la force.

Elle lui prend la main et l'embrasse.
- C'est bon de se laisser aider quelquefois, d'avoir confiance...

Volker se lève. Sa main brûle de ce baiser. Il a envie de la porter à ses lèvres pour sentir encore l'haleine chaude qui l'a effleuré. Il s'admoneste en silence. “Tiens-toi tranquille”. Il prend le téléphone et compose calmement le numéro.

- Allo, Hélène, c'est Jacques. Oui, ca va...Oui Médéane aussi. Justement, j'ai un problème à vous soumettre...Médéane, oui, c'est.... si, elle est là... Oui...Oui,  je vous la passe.

Il lui tend le combiné, la mine déconfite.
- Elle veut te parler.

Médéane prend craintivement le combiné.
- Allo Hélène? Merci...C'est bon de vous entendre aussi...Non, je vais bien...Oui, Hélène je sais que vous êtes là...j'ai tellement peur de gâcher
votre projet...C'est...

Instinctivement, elle se lève pour s’isoler. C’est idiot, il sait déjà, mais une pudeur l’empêche de le rendre témoin de son désarroi. Volker perçoit quelques bribes de phrases, suivies d’un interminable silence. Enfin, Médéane murmure.
- Oui...moi aussi Hélène...merci, merci.

Elle raccroche, épuisée, et offre un faible sourire à Volker.
- Elle n'a pas posé de question. Elle est heureuse pour moi, elle m'attend, si je veux continuer avec eux, on verra sur place, aucun problème, on en parlera, voilà ce qu'elle a dit.

- Je le savais, exulte Volker. Alors enlève-toi ce poids de la tête, et occupons-nous du reste. Parce que il y a quand même un autre problème, par contre...

Il s'interrompt, gêné. Médéane reprend.
- Par contre, c'est Pierre qui ne me laissera pas tranquille s'il apprend que je suis enceinte. Je ne vois pas comment il pourrait l'ignorer, je vais bientôt me mettre à enfler comme une baudruche, d'ici un mois ou deux, j'aurai du mal à nier...

- Tu seras une grosse dame vénérable, on dira que l'air de la campagne t'a bien profité !

La jeune femme passe une main lasse dans ses cheveux.
- Je ne sais plus où j’en suis. C’est affreux, moi qui ai toujours cru tout pouvoir gérer toute seule...

- Tu te rappelles, murmure doucement Volker. Dans le train, tu m'a demandé si j'étais ton ange-gardien ? Fais-moi confiance. Accepte cette clé provisoire pour ouvrir la porte de tes rêves. Tu as envie de partir, eh bien va. Suis ton chemin, Mektoub, comme dirait le marchand au jeune berger. Suis ton étoile.

Elle n'a pas le temps de répondre. Trois coups secs à la porte les font tous deux sursauter.

- Tu attends quelqu'un ?  demande Volker, suspicieux.

- Stella, j'avais complètement oublié ! Je l'ai eu ce matin au téléphone, elle voulait absolument passer me voir en fin d'après-midi, pour discuter...

Elle chuchote en mettant un doigt sur sa bouche.
- Je te parie qu'elle va tout faire pour me réconcilier avec Pierre. Elle a horreur des gens qui se séparent, elle se sent des devoirs de juge-arbitre... Heureusement que tu es là, tu m'évites le sermon des amours éternelles...Pas un mot, hein, il sera toujours temps d'annoncer la nouvelle...

Médéane se dirige vers la porte d'entrée tout en essayant d'atténuer les traces de maquillage qui ont du fondre sous ses yeux.
- Médé ! Je suis en retard, Eve ne me lâchait plus avec son salon en or massif ! Tu vas avoir un de ces boulots, prends rendez-vous avec ton banquier, tu ne sauras plus quoi faire de tes lingots...

Elle s'arrête, stupéfaite d'apercevoir Volker tranquillement assis dans le canapé du salon. Il la regarde en souriant. Elle se reprend, et adopte une attitude désinvolte parfaite.

- Salut Jacques, mais je ne m'attendais pas à te revoir de sitôt, lâcheur !

Il ne peut s'empêcher de saluer l'actrice remarquable qu'elle est en toute occasion. “Voilà une femme indestructible, songe-t-il, au moins je sais qu'elle n'a besoin ni de moi, ni de personne.”
- Toujours aussi resplendissante, chère Stella.

Stella se laisse plaquer deux baisers sur chaque joue.
- Arrête ton char, je te connais trop à présent. Mais que fais-tu dans le repère sacré de ma douce Médéane ? Déjà en place le gros matou gourmand ! Vous conspirez, tous les deux, j'arrive trop tard pour remettre de l'ordre dans ce ménage désuni...

Médéane finit de se dérider.
- Et oui, tu arrives trop tard, je t'évite de gaspiller ta précieuse salive pour une cause perdue d'avance. Par contre, tu es la bienvenue, nous parlions déménagement, je vais avoir besoin d'aide.

Stella prend un air chafouin, puis la regarde attentivement.
- Mais dis-donc, tu as une toute petite mine, toi ! Si c'est tout le résultat de quatre jours à la campagne, je te conseille de renoncer à ton projet illico...

- Arrête un peu, j'ai seulement mal dormi. Parlons plutôt de choses sérieuses. Je compte partir dans deux, trois jours maxi. Il faut que tu me trouves un petit fourgon, ça ira largement pour ce que je compte emporter...

Volker se lève.
- Je crois que je vais vous laisser entre femmes. Moi j'ai des bras, et une casquette de chauffeur. Tu n'as qu'à m'appeler pour descendre les cartons quand ils seront fermés, et j'emporte tout ça d'un tour de volant magique...

Médéane lui adresse un regard complice.
- Tu rappelles les Shift ? On risque de débarquer plus tôt que prévu...

- Oh, mais et moi dans tout ça, proteste Stella.

- Mais non, puisque tu es là, je vais te mettre à contribution. Il y a assez de boulot pour deux dans les prochaines heures..