- Le voilà !
Stella agite les bras comme deux ailes d'un goéland se préparant à un envol hypothétique. Volker lève la tête, et lance un tonitruant salut au deux jeunes femmes accoudées à la fenêtre. La silhouette est peu ordinaire. Sur ses cheveux poivre et sel est engoncée une casquette de docker noirâtre, il a l'air sorti d'un quai vraiment trop brumeux. Après un court moment de stupeur, Médéane est prise d'un fou-rire auquel se mêlent les gloussements de Stella. Les quelques passants de cet après-midi ensoleillé regardent les trois compères rire à gorge déployée, heureux comme au départ des grandes vacances attendues depuis si longtemps. Restent quelques cartons à descendre. Alors que Médéane se saisit de l’un d’entre eux, Volker surgit de l'escalier comme un diable essoufflé et lui arrache des mains en lui faisant de gros yeux.
- Non mais ça va pas ? C'est bien trop lourd pour toi...
Médéane rougit. Elle proteste faiblement:
- Mais il n'y a que du linge, là-dedans.
Stella a vu la scène. Elle réprime l’aiguillon de jalousie qui affleure.
- Quel chevalier servant ! Et ce carton-là, tu es sûr qu'il n'est pas trop lourd pour mes petits bras frêles ?
- Pour une fois que je mets mon habit de lumière au placard, marmonne-t-il, il faut toujours qu'une génisse me donne envie de ressortir mes banderilles.
Stella descend derrière lui, son gros carton dans les bras. Alors que tous deux hissent leur fardeau dans le camion, elle lui glisse:
- Avec toi ma seule erreur est de t'avoir offert mon corps...Mais je ne suis peut-être pas la seule à t'avoir dévoilé mes trésors...
Volker la rabroue fermement.
- Eh, je n'ai pas de compte à te rendre sur ma vie privée.
- Allez, tu ne vas pas me dire que... Ah ça, je n'aurais jamais cru qu'elle tomberait dans tes filets si facilement !
- Tu as une imagination folle, ma chère. Mais ne crois pas que tu réussiras à me tirer les vers du nez, je te connais, toi et tes méthodes de
détective public !
Sur ce dernier pied-de-nez, Volker repart à l'assaut des trois étages, laissant Stella sur le pavé.
Voilà. Médéane prend son sac posé sur la table de l'entrée, essuie machinalement un petit trait de poussière passé au travers de son torchon impitoyable. Elle claque la porte, donne un tour de clé, et descend lentement les escaliers. Fin d'une époque. Lui faudra-t-il inscrire dans sa mémoire ces marches de velours rouge, ce tissu usé par les milliers de pas pressés, ces petits coups de canifs sur le rebord de la main courante ? C'est là que son enfant a été conçu, ces murs familiers méritent bien une toute petite place dans ses souvenirs. L'entrée. Dehors le moteur de la camionnette ronronne déjà. Elle aperçoit dans le reflet du rétroviseur le beau visage de Volker arborer une moue moqueuse, tandis que Stella s'agite en de grand gestes bavards. Elle glisse le trousseau dans la boite à lettre, saisit de son ongle le papier sur lequel son nom partage l'espace avec celui de Pierre. Elle le déchire par le milieu, et glisse la moitié amputé sous son plastique protecteur. Il lui semble tout à coup revivre une situation familière. Combien de fois encore devra-t-elle ainsi s'effacer...
Le camion démarre. Médéane s'est assise entre Volker et Stella qui lui donne les indications de route.
- Bon sang, maugrée Volker, mais je sais encore retrouver le chemin de l'autoroute du sud.
Stella insiste et pérore.
- Je te dis de prendre par les quais. Bastille est en plein travaux, on va rester bloqués. C'est incroyable, cette manie qu'ont les hommes de se fourrer dans les embouteillages. Ca doit être une peur ancestrale de l'abandon.
Pendant que Stella et Volker se chamaillent gentiment, dans cette intimité particulière des anciens amants, Médéane s’abandonne à ses pensées, tantôt plongée dans ses doutes, tantôt envahie d'un bonheur douceâtre, entre nausée et épuisement. La route, long ruban noir ouvert sur tous les possibles. Perdu dans le ciel, un soleil timide se laisse bousculer par quelques nuages effrontés. Les champs défilent à perte de vue, se succédant aux petites collines boisées, interrompues par des hameaux aux clochers pointus. Auxerre, Avallon, Nuits-Saint-Georges, elle s'est endormie, bercée par le doux caquettement de Stella qui tantôt s'extasie sur les vertus du bon air de la campagne, tantôt s'interroge sur l'impensable idée de vivre hors de sa capitale bien-aimée. Tournus. Le péage. Médéane s'extirpe de sa torpeur aux cris de protestation de Stella.
- Je te dis que tu aurais du prendre jusqu'à Bourg-en-Bresse...
- Fous-moi la paix Stella ! Voilà, regarde, tu as réveillé Médéane avec tes cris de gazelle effarouchée.
Stella se retourne vers son amie en haussant les épaules.
- C'est pas possible comme il est têtu.
- Stella, la gronde gentiment Médéane, on n'est pas à dix minutes de plus ou de moins. Tiens, mâche un chewing-gum, ça te calmera.
- Mais je suis calme, parfaitement calme. Oh regarde, comme c'est mignon, les vaches là-bas !
Volker et Médéane échangent un regard interloqué. Non, mais elle va leur faire croire qu'elle n'a jamais vu de vache !
- Si, mais pas si souvent quand même, et autant d'un seul coup ! Moi je suis née à Paris, j'ai grandi à Paris, je mourrai à Paris.
- Eh bien, l’asticote Volker, raison de plus pour en partir quelques jours, si tu dois y passer toute ta vie !
Elle n'a pas relevé l'ironie, toute excitée à commenter à grands coups de "hoooo, haaaa , hé la la.."
Enfin le but du voyage. Il est presque deux heures, tous trois sont morts de faim. Un silence étrange règne dans la grande cour. Pas de voiture, personne ne sort en ouvrant grands les bras pour les accueillir. Médéane a un mauvais pressentiment. Pour une fois, Stella se tait, elle aussi assaillie d'un doute. Elle essaie de faire sourire son amie dont le visage s'est tendu singulièrement.
- Dis donc, c’est une blague, ce n'est pas ici que ça se passe, hein, c'est ça ?
A peine a-t-elle finit sa phrase que la porte s'ouvre. Marguerite regarde le trio, l'air hébété, les yeux brillants. Volker se précipite vers elle.
- Marguerite, ça ne va pas, qu'est-ce qui se passe ici ?
- C'est Monsieur Arnaud, bégaye la bonne femme. Il est à l'hôpital... Madame est avec lui... On a eu tellement peur !
Prise d'un malaise, Médéane s'affale mollement sur le gravier. Stella se précipite pour la retenir. La jeune femme est inerte. Volker la prend délicatement dans ses bras, et entre dans la maison, guidé par Marguerite affolée, qui répète sur tous les tons “ben ça alors, ben alors ça, ça alors eh ben...”
Médéane ouvre les yeux sur le visage apaisant de Volker. Elle le regarde gravement, une lueur angoissée passe dans ses yeux. Il lui prend la main, et la serre contre lui.
- Ne t'en fais pas. Tu vas rester ici avec Stella et te reposer, moi je file à l'hôpital, je serai de retour dans une heure ou deux. Allez, courage Médé, ce n'est rien, nous sommes là, enfin, tout peut commencer.
Elle est trop épuisée pour répondre, ni même pour comprendre le message. Elle ne voit qu'Arnaud, pétrifié de douleur, Hélène à ses côtés amputée de sa moitié. Elle frémit d'impuissance rageuse. C'est injuste, elle a mis tant d'espoir dans ce projet inespéré. Que va-t-elle devenir si son rêve s'écroule, que tous l'abandonnent. Repartir, mais où ? Elle n'a plus de force pour s'imaginer ailleurs, elle a mis toute son énergie pour arriver jusqu'ici, dans cette cour pavée, en face de ces trois maisons pleines de promesses. Il n'y a pas d'ailleurs possible, pas d'alternative. Son corps entier est transi. Elle claque des dents, prise d'une fièvre brutale. Volker tente de la réchauffer sous de grosses couvertures de laine.
- Je ne sais pas ce que j'ai, murmure-t-elle, je ne me reconnais plus.
- Ne dis rien, tu es en état de choc, c'est compréhensible. Repose-toi un moment, il faut que tu recharges tes batteries.
Médéane ferme les yeux, vaincue. Il lui passe une main légère sur le front, et reste quelques instants à la contempler de tout son saoul. Enfin seul avec elle, il peut la dévisager sans retenue. Médéane se laisse captiver dans la douceur des ces mains tendres qui caressent furtivement ses cheveux. Elles s'attardent imperceptiblement le long de ses tempes, comme pour ôter la douleur qui enserre sa tête. Elles descendent légères et dansantes, le long de la nuque et se lovent un instant dans la cou palpitant et abandonné. Volker sent l'émotion l'envahir. “Comment peut-on aimer autant, d'un seul coup”, songe-t-il avec un étonnement mêlé de gratitude. Rester encore auprès d'elle, se repaître de cette image soudain si lumineuse. Elle lui appartient tout entière, dans son demi-sommeil, elle est dans ses bras, rien ne compte...
- Ca va mieux, Médé...
Stella a surgi dans le salon. Volker se reprend aussitôt.
- Je l'ai aidé à s'endormir, elle a besoin de repos.
Stella, troublée par la tendresse qui émane tout à coup de cet homme, ne répond pas. Ainsi, elle ne s’était pas trompée. Médéane ouvre les yeux faiblement. Volker a ôté son bras qui entourait la jeune femme, il s'écarte légèrement, pour laisser Stella s'approcher de son amie.
- Mais qu'est-ce que tu as, ma vieille, je ne t'ai jamais vue dans un tel état. Il faut que j'appelle le docteur.
- C'est inutile. Ce n'est rien, ça va passer, je suis tellement à bout en ce moment.
Stella caresse la joue encore pâle.
- Dors un peu, ça ira mieux après. En attendant, nous allons commencer à décharger quelques cartons.
A peine a-t-elle finit sa phrase que son amie s'est assoupie. Elle respire paisiblement. Stella et Volker se lèvent et ferment doucement la porte derrière eux.
- Bon, je file à l'hôpital, annonce Volker, pour couper court à toute question, je compte sur toi, ici...
Stella hoche la tête. Marguerite est toujours là, les gros yeux ébahis, les bras ballants.
- Venez, soupire Stella en prenant affectueusement la bonne femme par le bras, nous allons nous changer les idées en jouant les déménageurs. Oh, vous savez, avec eux, vous n'êtes pas au bout de vos surprises...
...
Médéane ouvre les yeux, et scrute la pénombre pour tenter de se rappeler où elle est. Elle se lève, le corps réticent, un peu hagarde et encore nauséeuse. Elle se souvient. Arnaud, le malaise, Volker parti à l'hôpital. Et Hélène, pauvre Hélène. Stella ne doit pas être loin. Dans la maison, personne. Elle traverse le salon. De la cuisine s'échappe une bonne odeur de plat qui mijote. Par la fenêtre, là-bas, derrière, une lumière tremblote et l'appelle. Il lui semble reconnaître la bâtisse. Elle sort, puis se dirige à petits pas vers la lueur dansante. La fraîcheur du soir la fait frissonner. Elle pousse la porte, et se retrouve dans le patio fleuri qui exhale les parfums de fleurs à en tourner la tête. A gauche, personne. A droite, on s'agite. Elle se laisse guider par les voix des deux femmes qui papotent tranquillement sans cesser de s'affairer. En entrant, Médéane laisse échapper un cri de ravissement. En deux heures, Stella, aidée de Marguerite, a recréé son univers. Devant le canapé, le gros tapis alangui. A droite, la petite table en bois avec ses trois poteries préférées déniché dans un souk tunisien l'été dernier. Sous les poutres, les livres, ses livres sagement rangés sur les étagères. Et la vaisselle dans la cuisine, la cafetière prête à ronronner, la bouilloire sur le feu. Et dans la salle de bain, une serviette de toilette posée sur le rebord de la baignoire. Tout y est. Tout est là depuis toujours. Stella est ravie de son effet de surprise.
- Welcome home, Médée. Tu vois, c'est bien ici chez toi, tout est rentré à la perfection. J'ai pensé que le canapé, face à la fenêtre, regarde il rentre au centimètre près... et les étagères, elle tiennent juste dans l'angle là, à moins que tu ne préfères les mettre de l'autre côté...
Médéane prend son amie dans les bras.
- Merci, merci Stella, tu ne pouvais pas me faire plus plaisir. Tout est parfait, j'ai du dormir longtemps...
Marguerite lui tapote les mains avec bienveillance.
- Ah, elle va mieux, la petite demoiselle! Oui, vous êtes moins pâlotte, vous nous avez fait peur...
- Marguerite nous a préparé un de ces petits plats qui va te requinquer en moins de deux, enchaîne Stella. C'est vrai, tu ne manges rien en ce moment. Allons viens, on finira de ranger plus tard.
Médéane se laisse faire, délicieusement étouffée par les deux bonnes âmes qui la câlinent si douillettement. Toutes trois s’attablent dans la cuisine d'Hélène. Médéane picore, sous le regard soucieux de Stella.
- Dis-moi, tu as des soucis de santé, en ce moment. Je te trouve bien mauvaise mine ces derniers temps.
- Avec tout ce chambardement dans ma vie, en quelques jours, j'ai de quoi être fatiguée, tu ne crois pas ?
- Mais, insiste Stella, tu devrais faire des examens, je t'assure, tu as une tête de déterrée.
C'est le moment. Médéane rassemble son courage. Elle est fatiguée soudain, de porter ce secret seule, de si peu partager la joie de cet enfant à venir. Elle voudrait exhiber ce ventre qui s'arrondit joliment, montrer ces manifestations étranges qui la laissent perplexe, comme ses envies subites de jambon, ou ces poussées d'hormones qui la rendent excitée et un peu fofolle. Elle aimerait rire avec quelqu'un de ses seins de matrone qui lui poussent inconsidérément depuis quelques semaines. A deux dans le bonheur, on est plus heureux. La joie n'est pas faite pour les personnes seules, elle se mange à plusieurs, avec les doigts, en laissant des traces partout sur la figure, en dégoulinant sur les joues rosies par le plaisir. Elle se lance:
- Je les ai fait, les examens.
- Et alors, tout va bien?
- Mais oui, tout va bien. J'attends un bébé, je ne peux pas aller mieux.
Stella a laissé tomber sa fourchette. Elle reste bouche bée, et secoue la tête comme pour se remettre les idées en place.
- Un bébé, mais...un bébé de qui, ça fait longtemps que tu le sais ? Et les Shift, ils sont au courant ? Mais pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Et Pierre, il le savait ? Tu l'as dit à Volker ? Alors, c'est ça, les nausées dans la fourgonnette ? Et les gros paquets que tu ne pouvait pas porter ? Un bébé ? Non, mais j'y crois pas, et tu me le dit que maintenant ?
Médéane subit patiemment l'avalanche de questions.
- Mais je viens de l'apprendre. J'attendais un moment propice pour t’en parler. Et puis tu le dis toi-même, quelquefois tu ne sais pas tenir ta langue, alors j'appréhendais un peu...
Stella s'est levée et arpente la cuisine, en proie à une agitation furieuse, tandis que la brave Marguerite s’éclipse discrètement. Que de remue-ménage, tout-à-coup, dans cette maison habituellement si paisible.
- Mais alors c'est qui, le père ? insiste Stella. Ne me dis pas que c'est Pierre ! Tu savais que tu étais enceinte quand tu l'as quitté ?
- Je venais de l'apprendre, mais ma décision était prise avant. C'est mal tombé...
Stella est écarlate.
- Mais tu es complètement folle. C'est monstrueux ce que tu fais.
Médéane la coupe vivement.
- Je ne t'autorises pas à me juger, Stella.
La jeune femme se rassoit et tape des poings sur la table.
- Mais ce n'est même pas la question. On n'a pas le droit de faire une chose pareille. Enfin, toi, Médé, qui a connu une enfance sans père, tu veux faire vivre cette douleur à ton propre enfant...
- Si c'est pour me faire des remontrances, rétorque Médéane, butée, arrêtons là cette conversation. C'est dur à comprendre pour toi, mais c'est pourtant très simple: le bébé est là, et je le désire. Son père n'est plus là, et je ne veux plus en entendre parler.
- Mais, tu avais tout pour t'occuper tranquillement de cet enfant sans te poser de questions. Tu n'avais qu'à être la femme de Pierre, c'est quand même pas si difficile.
- Eh bien, non ce n'est pas difficile, c'est impossible.
Stella se tait un moment, réfléchit, puis elle ajoute, soupçonneuse.
- Ne me dis pas que c'est Volker qui t'as fait tourner la tête. Je vois bien qu’il se passe quelque chose...
Médéane regrette déjà ses confidences.
- Mais arrête un peu, rétorque-t-elle. Il ne s'est rien passé entre Volker et moi. Nous sommes amis, un point c'est tout.
- Amis, mais tu as vu comment il te regarde ! s'esclaffe Stella.
Médéane respire une grande goulée pour faire descendre la pression.
- Stella, je n'ai aucune raison de te mentir. Que tu trouves la situation inconcevable ne change rien, c'est ainsi. Je suis enceinte, Volker n'est pas mon amant, mais un ami. Et si tu veux savoir, c'est grâce à lui que ma situation ne tourne pas au cauchemar. Et je le remercie à chaque instant de m'avoir donné une chance de quitter Pierre. Je comprends que c'est difficile pour toi d'accepter. Nous sommes si différentes. Toi, tu es tellement droite, linéaire, claire comme l'eau de source...
- Mais toi aussi, proteste faiblement Stella, tu es quelqu'un de droit...
- Disons que nous n'avons pas le mêmes priorités. Je ne suis pas aussi limpide que tu le crois. Qu'est-ce que tu connais de moi, de mon enfance, de mes trous noirs. J’ai tellement de comptes à régler. Et puis j'ai si peur...
- Si tu as peur, pourquoi choisir le chemin le plus incertain ?
- Mais je n'ai pas peur de l'incertain. Ce que je crains, c'est le piège, l'enfermement, la prison dorée d'un bonheur volatile. Le couple guimauve que l'on regarde avec envie alors qu'il n'y a rien à voir. Et les regards qui traversent de part et d'autre, passé un certain temps face à face, parce qu'on a envie de regarder ailleurs, mais qu'on a trop peur de perdre cette médiocre sécurité affective. J'ai peur de l'invisible qui se tisse entre deux qui s'ignorent si parfaitement qu'ils continuent de vivre ensemble leur solitude.
Stella refuse l’amertume qui pointe dans les propos de son amie. Non, la vie à deux, c'est autre chose. Elle veut croire encore au prince charmant combattant le dragon pour délivrer la belle princesse, elle rêve encore d'amours éternelles, de serments définitifs, d'amants à jamais unis pour le meilleur et non pour le pire.
- Que tu es triste, au fond. Que tu es seule, Médéane. J'ai de la peine pour toi, parce que tu ne sais pas ce que partager veut dire, tu ne veux rien donner, tu ne veux rien prendre. Mais tu n'es pas seule dans l'univers, aucune de tes barrières ne t'empêchera d'être confrontée aux autres. Nous sommes tous dans la même galère, on rame ensemble. Alors tu peux te croire seule sur ton radeau, tu navigues pourtant sur la même mer que les autres.
Médéane se retranche farouchement dans sa tour d'ivoire. Son amie ne se doute même pas à quel point elle l'a mise à nu. Presque malgré elle, ses mâchoires se contractent. Le ton est cinglant, définitif.
- Je ne te demande pas de m'accepter. Je te demande seulement de respecter mon secret, si tu en es capable. Tu te dis mon amie, alors tiens ta langue.
Stella demeure confuse, le coeur lourd de reproches. Pourquoi ne lui a-t-elle pas parlé plus tôt ? Comment a-t-elle pu se confier à Volker, avant elle ? Enlever un enfant à son père, c'est injuste, Pierre n'a pas mérité ça ! Elle voudrait ne pas la juger, mais elle n'y arrive pas. Elle est à mille milles de cette femme qu'elle découvre soudain sous un autre jour, emplie de vide et d'esseulement, amazone impitoyable en lutte contre son passé.
- Je ne sais pas, Médé, je ne te comprends pas, c'est tellement grave. Je vois que tu as mal. Peut-être qu'un jour tu pourras envisager les choses autrement.
Médéane se lève, un peu lasse.
- N'en parlons plus. Maintenant tu sais, et j'ose croire que tu te tairas.
Les halos des phares ont balayé la cour, traversant la fenêtre de la cuisine. Stella et Médéane se précipitent vers la porte d'entrée. Ils sont là, épuisés et sombres. Hélène a les gestes lents, les membres sont gourds comme l'esprit. Elle sourit faiblement.
- Médéane, vous êtes là. Vous avez eu le temps de vous installer ? Je vois que Marguerite s'est bien occupée de vous.
- Ne vous en faites pas Hélène, tout va bien. Et...Arnaud, vous avez vu les médecins ?
Le menton d'Hélène tremble imperceptiblement.
- Oh, ce n'est pas fameux. Ils refusent de se prononcer, ils préfèrent attendre qu'il sorte du coma. Mais je ne me fais pas trop d'illusions...
- Allons, proteste Volker, c'est un solide gaillard, laissez-lui le temps de se remettre, et dans quelques semaines c'est lui qui fera le contremaître sur le terrain !
Hélène lève une main pour le faire taire.
- Je n'y crois pas, mais nous verrons bien. En attendant, il faut faire face, mes amis. Les ouvriers arrivent lundi, nous avons du travail en perspective. Je ne serai certainement pas très présente, du moins pas autant que je l'aurais espéré. Je compte sur vous.
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