Les travaux commencent. La tâche immense enveloppe Volker et Médéane dans son manteau de labeur. Chaque jour il faut courir à droite et à gauche, mettre en place les équipes, attaquer les plans, chercher les matériaux, suivre les ouvriers pas à pas dans leur ouvrage. Ecrouler les murs, faire les saignées, passer le blanc, monter les tentures, remonter les huisseries... Les nuits de Médéane sont emplies de coups de marteau, de pinceaux dégoulinant, de tombereaux de sacs de ciment, de brouettes débordant de gravats. Dans la journée, elle écume la région à la recherche de boutiques de tapissiers ou de décoration d’intérieur en tous genres. Elle a même poussé jusqu’à Lyon pour retrouver ce petit magasin insolite qui possède les plus beaux tissus qu’elle a jamais vus. Elle l’a découvert il y a deux ans, à l’occasion d’un contrat avec une galerie lyonnaise qui exposait des marbres sculptés. L’artiste avait insisté pour marier ses pièces à des étoffes rares, et avait mentionné à Médéane cette boutique discrète qui n’avait pourtant rien à envier au marché Saint-Pierre.
A chaque instant elle est comme transportée par cette quête de Graal qui habite chaque pore de sa peau, chaque cellule de son corps. Elle vit dans une agitation incessante. Là est son ultime recours pour ne pas céder à cette panique intérieure qui guette le moment propice pour bondir sur sa proie. Pas une seconde de répit, pas une minute pour penser, et s'abandonner au tumulte de son esprit troublé. Toute son énergie est absorbée dans le travail, et la détresse reste tapie au fond d'elle en attendant son heure. Elle ne laisse aucun moment de relâche à son cerveau survolté. Ce matin, il faut s’occuper des planchers. Celui de la grande salle est recouvert d’une couche de chaux par endroit, mais récupérable en totalité, elle en est certaine. Mais les plâtriers devront d’abord terminer la rénovation des murs...Et les peintres, où en sont-ils à l’extérieur ? Elle a décidé de renoncer à réparer les crépis. En grattant la façade, on pourrait remettre les pierres à nu, resceller les plus menaçantes et les laisser apparentes. C’est un coût supplémentaire, mais le travail sera fait plus en profondeur, et aura le mérite d’assainir toutes les parois. Personne ne résiste à ses argumentations. Elle sait, elle sent ce dont a besoin cette ruine pour se transformer en palais. Elle vole d’un chantier à l’autre, sans cesse en ébullition, jamais à court d’idées, transmettant comme un fluide cette énergie qui la dévore. Ah, les volets ! Il faut des décrocher, tous, et les passer à la sableuse pour ôter la couche de peinture écaillée. On les laissera dans leur aspect naturel de vieux bois. Oui, la teinte chêne clair devrait se marier à merveille avec le gris argent des pierres. Sobre et majestueux. Quoiqu’ils sont encore en parfait état, et le bois est magnifique. Si on essayait de les lasurer en blanc, pour en faire ressortir les veines ? C’est une idée: la même application sur le bardage supérieur apporterait un éclat inattendu à la façade...
Qui pourrait se douter de cette angoisse asphyxiante qui l'étouffe. Elle travaille d'arrache-pied, chaque jour plus encore acharnée malgré ce gros ventre qui ralentit ses mouvements. Elle est comme dédoublée. Ses gestes sont efficaces, sa volonté inébranlable, elle affronte les heures en guerrière impitoyable. Hélène se félicite à chaque minute d'avoir dénichée cette perle rare. Elle-même ne sait plus très bien où elle en est. Peut-être aurait-elle déjà abandonné son rêve fou, s'il n'y avait eu la volonté et l'acharnement de son amazone pour lui faire croire que tout est encore possible. Arnaud lui manque. Elle passe ses journées à l'hôpital auprès d'un corps amorphe, gagné peu à peu par une paralysie irréversible. Déjà il ne parle plus, garde les yeux clos. C'est à peine si ses paupières frémissent lorsqu'elle chuchote tendrement dans le creux de son oreille. Depuis quelques jours les médecins se sont résignés à l'intuber pour aider une respiration de plus en plus saccadée. Il est suspendu à la vie, sans envie, insecte pris au piège d'une araignée tentaculaire, agrippé à ces fils, ces tuyaux, ces tubes qui l’entravent dans une vision insoutenable. La mort dans l'âme, Volker a renoncé à lui rendre visite. Non qu'il ne pouvait supporter de voir son ami perdre peu à peu de sa vitalité et s'enfoncer dans une léthargie définitive. Il aurait encore trouvé le courage de lui parler, de l'encourager. Mais Médéane tenait à l'accompagner. Elle n’osait pas imposer sa présence à Hélène; le tête-à-tête était indispensable au vieux couple pour retrouver un peu de cette intimité extraordinaire qu'ils étaient en train de perdre. A chaque visite, son amie quittait la chambre un peu plus désemparée. Volker a tenté de la convaincre de ne plus se soumettre à cette épreuve.
“Ce n'est pas bon pour le bébé, lui a-t-il dit la dernière fois qu'elle est revenue avec lui de l'hôpital, accablée et défaite. Et puis tu n'es pas assez solide pour faire face à toute cette tristesse. Tu travailles tant, garde tes forces pour vous deux”.
Pour vaincre sa résistance, il n'a trouvé d'autre solution que de cesser lui-même d'aller voir Arnaud, prétextant que devant l'affaiblissement soudain du malade, le corps médical aurait déconseillé les visites trop fréquentes. Médéane s'est résignée à ne plus rencontrer cet homme qu'elle avait tant envie de connaître. La rencontre avait eu lieu trop tard, pourtant elle pressentait que cet homme aurait pu lui apprendre l'amour filial. Un père spirituel, celui qu'elle attendait pour ouvrir son coeur. Et il s'en va, lui aussi il la laisse seule, il abandonne derrière lui des orphelins inconsolables. Le choc est rude, ce jour où Volker lui explique qu'elle ne peut plus se rendre au chevet d'Arnaud. Elle accepte, à la condition qu'il la laisse une dernière fois le voir et lui parler seule. Promis, il l'emmènera, la semaine prochaine, au petit matin, pour qu'ils puissent être rentrés avant l'arrivée des ouvriers
...
L'automne s'est fait glacial, et les premiers frimas de l'hiver s'annoncent dans la bise cinglante qui leur transperce les os. Le brouillard ne s'est pas levé depuis plusieurs semaines, glaçant le paysage dans un manteau de givre grisâtre et austère. La chape de nuage stagne au-dessus de leur tête avec insistance, enfonçant plus encore les idées noires dans leurs esprits refroidis. Médéane frissonne sur le pas de la porte de son appartement. Elle se presse contre Volker qui attend, comme elle, de trouver ce regain d'énergie pour affronter cette nouvelle journée. Il passe instinctivement son bras autour de ses épaules. Il se sent si proche d'elle. A chaque instant, à chaque seconde, ses pensées sont pour elle. Il est son père, son frère, son ami, son ange-gardien, le père de cet enfant qui commence à s'agiter dans le ventre replet. Il est constitué de ses cellules à elle, tant il ressent ses émotions avec intensité. Il souffre quand elle a mal, il reste éveillé quand il la quitte tourmentée le soir, il respire dans son souffle, son propre corps lui pèse quand il regarde la jeune femme s'arrondir de mois en mois. Mais il n’en dit rien, jamais. Elle n’est pas prête, frileusement calfeutrée dans son mutisme douloureux. Les mots ne passent pas ses lèvres.
Six mois se sont écoulés depuis leur arrivée, si vite passées, avec chaque semaine le lot de souci, de travail interrompu, de menaces que tout s'interrompe par manque de crédit, manque de temps, manque de personnel, ou dans les crises de désespoir d'Hélène et les coups de fatigue inquiétants de Médéane. Et pourtant, le projet avance. Médéane s'acharne, obstinée et têtue. Seul le travail compte, son état physique ne l'empêche en rien d'être chaque jour la première levée, de courir aux quatre coins du domaine pour haranguer les ouvriers, déployer les équipes, s'assurer que tout fonctionne. Ou de partir précipitamment à trente kilomètres de là, pour ramener les mètres de tissus qui manquent, les sacs de plâtre, les pots de peintures. Seule l'étrange proéminence de son abdomen trahit son état. Ses joues se sont creusées, les yeux sont cernés et le regard fiévreux mange son visage tourmenté. Elle se nourrit si peu, juste assez pour subvenir aux besoins de ce petit être qui pousse vigoureusement, et qui semble la manger de l'intérieur. Elle ne parle jamais de l'enfant, comme si son univers mental s'arrêtait à l'édification de l'ouvrage. Volker ne sait plus comment l'aborder. Elle est une île aux récifs escarpés sans passage pour aborder. Il se contente de lui prendre la main dans leurs rares moments où ils sont seuls, le soir, trop tard souvent, alors qu'elle part se coucher, épuisée. Il est fragile devant elle, impuissant dans son désir, malheureux de ses silences. Il lui parle, il embrasse les doigts délicats, elle se contente de sourire vaguement, trop fatiguée pour répondre. Elle le laisse faire sans lui donner prise, puis s'esquive doucement. Eviter l'affrontement, ne pas parler, ne pas se laisser aller, elle sent que si elle lâche, elle s'effondre. Hélène commence à s'étonner du comportement quasi-mécanique de la jeune femme. A plusieurs reprises, elle a tenté de lui parler de l'enfant. Mais à chaque fois Médéane s'échappe furtivement. Elle se contente de la rassurer en lui montrant les dernières échographies, qu'elle n'a même pas regardées. Ou bien elle l'écoute distraitement, attendant la première occasion pour faire dériver la conversation sur Arnaud, ou le programme de travail du lendemain. Hélène est trop préoccupée par l'état de son mari qui se dégrade un peu plus chaque jour, pour pousser plus loin ses investigations. Et puisque Médéane ne lui laisse pas le temps de s'immiscer dans son univers intérieur, elle se persuade que tout va bien. Chaque soir, le dîner terminé, la jeune femme s'échappe aussitôt pour aller pianoter sur son ordinateur les directives du lendemain, répartir les factures, lancer les ordres de commandes. Volker sent qu'elle le fuit, pour éviter de répondre à ses questions pressantes, ou de se soumettre à son affectueuse sollicitude. Lorsque vraiment elle ne peut plus tenir ses yeux ouverts, elle se couche et sombre dans un sommeil sans rêve. Jusqu’au lendemain, identique à l’hier, dans cette vie où chaque jour se confond dans le précédent, ou toutes les semaines, se ressemblent. Le temps semble s’être arrêté pour qu’elle ne puisse pas songer à ce moment qui malgré toute sa volonté d’aveuglement, approche un peu plus...
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