La gare de Lyon, grand préau immense et agité. La foule ressemble à une nuée d'enfants lâchés dans un gigantesque parc sans attraction. Les uns papillonnent vers les buvettes, les kiosques à journaux, les autres s'impatientent devant les guichets hostiles, certains poinçonnent leur tickets dans les machines oranges avec fébrilité. Un bazar hétéroclite, échantillon du macrocosme humain.
Médéane guette la silhouette de Volker. Elle a préféré lui donner rendez-vous directement devant le train. Chez elle, c'était presque trop intime, comme si la dernière phrase de Stella l'avait malgré elle mise en garde. Elle a fait sa valise au petit matin, juste avant de partir. Une façon de ne pas donner trop d'importance à ce court voyage qu'elle a décidé seule. Elle n'a même pas prévenu Pierre. Elle est quand même libre d'aller et venir comme bon lui semble ! Et puis ce déplacement ne l'engage en rien. Elle n'a pas encore dit oui, elle veut juste voir un peu. Volker a éveillé sa curiosité, elle a du mal à s'avouer que derrière cette légèreté apparente se cache un désir bien plus fort, irrésistible. Cet espoir qu'elle refrène en vain. Et si c'était vraiment un aller pour la nouvelle vie ? Un billet destination bonheur.
- Médéane ! vous êtes là !
Volker a surgi devant elle, un sourire radieux aux lèvres. Médéane apprécie le tableau. Il est séduisant l'animal... Elle a l'impression fugitive de partir en escapade avec un nouveau prétendant. Elle ne peut s'empêcher de lui rendre son sourire complice.
- Vous avez cru que je me dégonflerais ? Mais qui peut résister à un petit week-end plein d'imprévu à la campagne ?
- Ni vous ni moi, en tout cas. Venez, le train part dans cinq minutes. J'ai composté nos billets. Ce serait dommage de commencer notre quête du Saint-Graal par un train manqué...
Ils sont installés en première classe, dans le carré à quatre place, face à face. Le train a démarré lentement, et prend peu à peu sa vitesse de croisière. La jeune femme regarde distraitement par la fenêtre, peu à peu absorbée par le paysage qui défile dans une confusion de verts, de blancs, d'éclats de couleurs projetées à la Pollock.
- Nous arriverons à 10 heures et demi. J'ai amené quelques ébauches du projet, quelques plans aussi. Si vous voulez nous aurons le temps d'y jeter un coup d'oeil.
Médéane lui sourit vaguement. Elle se sent bien, encore dans la brume d'un réveil matinal. La journée est belle, ensoleillée, elle a attrapé un taxi à la porte de son immeuble, elle était à l'heure à la gare. Elle ne peut s'empêcher de se sentir comme une collégienne en fin d'année scolaire, un interne joyeux avec sa permission de sortie en poche. Volker la dévisage avec dans le regard une lueur de malice.
- Vous ne vous demandez pas ce que vous faites là, dans ce train ? Moi j'ai l'impression de partir en vacances, ou de faire une escapade. J'ai le même petit pincement au coeur, quand je vole deux heures à mon bureau d'études pour aller me promener dans le square d'en face, passer juste une heure ou deux à regarder les pigeons, les arbres, les vieux et les enfants tout dans un seul regard.
Médéane le considère avec étonnement.
- Vous avez le don de dire à ma place ce que je ressens ! C'est étrange, j'ai l'impression de vous connaître depuis très longtemps, un peu comme un ami d'enfance, un cousin éloigné. C'est comme si...
Elle s'arrête, un peu gênée.
- Mais je vous en prie, reprend-elle avec défiance, ne le prenez pas comme une déclaration. Je ne suis pas là pour ça, vous le savez.
Volker l'a senti se rétracter à regret. Il se rappelle soudain cette phrase incongrue qu'elle lui a dite à la fin de leur déjeuner. "Ne faites pas vos griffes sur moi." Il a été odieux avec Stella pendant tout le repas. Elle était tellement déplacée, cette grande bringue maladroite. Il avait envie qu'elle s'en aille, qu'elle les laisse enfin tous les deux, face à face, perdus dans leurs rêves auxquels elle ne comprenait rien. Pour la première fois depuis que Hélène et Arnaud l'avaient contaminé de leur virus, il rencontrait enfin quelqu'un d'entièrement réceptif. Cette Médéane était prête pour ce projet, on aurait dit qu'elle n'attendait que lui pour s'éveiller et mettre un peu d'éclat dans ces grands yeux calmes. Il avait bien essayé d’en parler à Stella, pour lui faire partager son enthousiasme, de se confier, comme pour la remercier de sa sensualité, et de la générosité de son corps voluptueux. Elle n'avait rien compris, et s'était gentiment moquée de lui en le traitant de Pierrot la lune. Il s'était senti déçu, d'un coup. En quelques secondes elle avait perdu son attrait. Les semaines suivantes, il avait peu à peu espacé leurs rencontres. Sorti de leur complicité nocturne, il n'avait rien envie de lui dire, il refusait de lui parler de lui, il répondait à peine à ses questions. La veille de ce déjeuner, il avait décidé de cesser cette histoire sans intérêt, regrettant malgré tout à l'avance ces nuits gourmandes. Derrière son masque de femme libérée, de wonder woman des affaires, il devinait l'épouse soumise, ne rêvant au fond que d'une vie simple, un petit bonheur tranquille entre son mari et ses cinq gosses hurlants et agités. Vision d'horreur qui le refroidissait dans l'instant ! Mais ce joli visage, face à lui, qui l'interroge du regard tout en lui opposant une farouche revendication de liberté. Médéane. Un peu distante, pas vraiment abordable, encore sauvage, indomptée. Il aime ce mélange de fragilité et de force qui émane d'elle. Il savoure sa présence lumineuse et discrète. Il a envie de l'apprivoiser, et plus encore, dans un sentiment de douceur inhabituel, de s'attacher à elle, de saisir son univers...
- Quel joli prénom, Médéane, vous savez d'où il vient ?
Médéane hausse les épaules.
- Non, je l’ignore. Enfant, je n'avais jamais de réponses quand je posais des questions, alors cette curiosité là est aussi passée aux oubliettes, comme tout le reste.
Mystérieuse jusqu'en son prénom.Volker fait un peu de vide dans son esprit. Médéane murmure pensivement:
- Volker, le voyageur, le passant, le chercheur.
Il se sent heureux, soudain.
- Oui, c'est moi. Ce Volker que vous décrivez, c'est exactement moi.
- Souvent, poursuit-elle, rêveuse, j’ai la sensation d'être dédoublée dans le regard des autres, jamais perçue pour ce que je suis vraiment, déformée par le prisme des fantasmes. C’est simplement que je ne cherche pas à comprendre où mes rêves m'emportent. Je me laisse guider par mon instinct.
Elle montre les feuillets du menton.
- C'est certainement ce que vous faites, vous aussi, quand vous acceptez de vous engager corps et âme dans ce projet.
- C’est vrai, opine Volker. Pourtant j’aurais naturellement tendance à me méfier du genre humain... J'ai passé tant d'années parmi des imbéciles définitivement obtus. Tous ces gens qui se croient au fait de la société moderne, dans le vent du nouveau monde. Et cette agitation stérile. Ces esprits étriqués derrière des monceaux de vanités, leur réticence à bousculer l'ordre, leur ordre établi...J'ai usé dix ans de ma vie dans leur univers clinquant, à ériger de belles villas pour nouveaux riches aux idées obsolètes, à construire des monuments dignes de leur auto-satisfaction béate. Et plus le temps passait, plus l'envie me tenaillait de me retirer au bout du monde, partir dans un pays lointain pour tenter de bâtir autre chose. Et puis Hélène et Arnaud ont surgi de nulle part, deux fous unis dans le même mirage, deux poètes. Ah, c'est si léger, deux poètes perdus dans leur rêves...
Il se tait un instant, songeur. Il revoit cette rencontre miraculeuse, dans un endroit perdu de France, lui alors sans ressort, sans plus aucune motivation. Rien alors ne semblait avoir de sens, tout lui paraissait fade, insipide. Et puis lui était apparu, ce couple incroyable, la voix profonde d'Arnaud, le sourire éclatant d'Hélène, et leur conviction commune. A ce souvenir, il s'est redressé, radieux.
- Alors quand j'ai senti combien vous étiez réceptive à ce projet, j'ai su que je ne m'étais pas trompé, moi non plus... Tout le monde me prend pour un fou, depuis que je ne parle que de ça, à croire qu'il faut être un peu cinglé pour avoir des coups de coeur...mais vous, Médéane, c'est comme si une lumière s'était allumée en vous quand vous m'écoutiez...
- C'est vrai, acquiesce Médéane, c'est un emballement qu'on ne s'explique pas soi-même. Vous avez parlé de ces gens, de cette bâtisse, et j'ai eu envie de répondre à ce cadeau. Je ne les connais pas encore, et je n'ai qu'un désir: Etre envoûtée par ces gens, captivée par leur projet.
Elle marque un temps.
- Mais en même temps, j'ai un peu peur, je me sens trop enthousiaste. Je me demande si au fond je ne répond pas à cet appel avec autant de ferveur, parce que j'ai trop envie de changer un peu d'air. Est-ce que j'ai vraiment aimé cette idée, ou est-ce que c'est l'idée de tout laisser et de me plonger dans l'inconnu qui me séduit...?
Les mains de Volker battent l’air comme pour chasser ses dernières réticences.
- Mais ce qui importe, c'est cette rencontre inespérée entre votre désir profond de renouveau, et ce projet qui s'est présenté à vous, comme une chance à saisir.
- Ce n'est pas aussi simple, proteste Médéane. Quand même, je ne peux pas rayer en un jour quatre ans de vie commune, et tout ce qui l'accompagne. Vous êtes célibataire, Volker, vous êtes libre de vos mouvements...
Elle n'est pas libre, songe-t-il un instant désemparé. Elle devrait l'être !
- Mais je me rends libre de mes mouvements, c'est tout à fait différent. Le prix à payer est lourd, je l'accepte. J'ai quarante ans, je vis seul, sans nid douillet, sans "femme de ma vie", sans enfant à dorloter. Je l'ai choisi, tant pis, même si parfois j'ai un peu peur aussi de tout ce vide que je développe autour de moi. Peut-être par égoïsme, parce que j'ai envie d'aller au bout de mes rêves, et que je n'ai jamais trouvé personne pour m'accompagner aussi loin... Et puis quand je me penche sur ce fantasme de vie de famille, je me rends compte qu'il m'est impossible de me projeter dans une vie aussi définie...être responsable de sa femme, de ses enfants, des traites à payer, avoir fait un choix définitif sur son avenir, tirer des traits sur des rêves non réalisés...Non, non. Je préfère rester le loup solitaire !
Médéane réfléchit.
- Il est déjà bien difficile d'être responsable de soi-même, n'est-ce pas...
- Et plus difficile encore de vouloir être responsable des autres, quand on ne sait pas définir qui l'on est et ce que l'on veut...
Elle le voit tout à coup, à travers son beau visage buriné, les filets argentés dans sa chevelure sombre. Cet homme si sûr de lui est encore un enfant avide de chimères. Il a peur de grandir, il craint de s'étioler dans un habit étriqué d'adulte. En quarante ans, personne ne lui a appris à faire confiance au genre humain ? Elle aussi redoute de s'abîmer dans les trous noirs de l'existence, mais elle veut croire, toujours !
- Mais ça s'apprend à deux, aussi. A deux, on continue de grandir, on ne cesse jamais de grandir...Moi j'ai l'impression que je ne saurai jamais qui je suis vraiment, et ce que je veux. C'est comme un but que l'on atteint jamais, et c'est cela qui me fait vivre, avancer, quime donne envie de dire oui à des projets dont je ne connais même pas la première ligne...
Volker lui lance un regard ami, qui enveloppe Médéane dans la douce certitude qu'elle ne s'est pas trompée de destination. Tant pis pour le reste, au diable Pierre s'il ne comprend pas ! Elle sait, là, maintenant, sans hésitation, qu'elle est dans son chemin. Qui est-il donc ce Volker, pour lui donner une telle confiance en elle-même?
- Alors murmure Volker, c'est bien que vous soyez là dans ce train, en partance pour l'inconnu.
Un silence paisible les enveloppe. Médéane ne peut s'empêcher de lui lancer, mi-mutine, mi-grave.
- Volker, seriez-vous mon ange-gardien ?
- Peut-être, jeune fille. A moins que ce ne soit vous, mon ange-gardien.
Ils ont parlé ainsi deux heures, sans s'en rendre compte, déliant peu à peu les méfiances instinctives, pour se relier comme deux naufragés sur un continent à explorer. Une poignée de minutes dans le temps suspendu, où deux êtres humains ont réussi à se rejoindre dans leur différence. Le train arrive en gare, et ils n'ont pas ouvert le dossier.
- Tant pis, dit Volker en rangeant les feuillets dans son porte-documents. De toutes façons vous en savez assez, le reste vous le découvrirez avec vos yeux et votre coeur.
Il tend une main timide vers elle, qu'il pose sur son bras nu.
- Merci, Médéane, vous me donnez l'énergie de déplacer des montagnes. Dites, pendant que nous sommes encore tous les deux, est-ce que je peux vous demander une faveur... Je vous dis “tu” ?
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