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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 16

La vie, la mort


mise en ligne : 7 août 2007

Sa petite tête s'agite en tous sens. Elle ne pleure pas, mais tente de comprendre à travers le filtre gris de ses pupilles où elle peut bien se trouver. Elle a froid, elle se sent nue et perdue, malgré la chaleur qui se dégage des lumières vives qui l'éblouissent. La luminosité brûle ses yeux aveugles. Elle distingue vaguement une forme penchée au-dessus d'elle, et entend un doux ronronnement qui la rassure. Epuisée elle détourne la tête et se rendort.

Volker ne bouge pas. Il reste ainsi penché au-dessus de la couveuse, et ne se lasse pas de contempler le petit corps fragile et abandonné. Quelle frimousse craquante. Elle ressemble à sa maman, s’extasie-t-il en silence. Les mêmes lèvres ourlées, le petit nez en trompette, et les longs, longs cils qui lui mangent les paupières. Comme elle est belle, comme il l'aime ! A peine née, elle l'a regardé comme si elle l'autorisait à lui donner son affection et sa tendresse. Alors que Médéane gémissait une dernière fois avant de pousser de toutes ses forces pour sortir le bébé, il l'appelait, “viens, petit elfe, vient nous retrouver, tu vas être heureuse avec nous, ne crains rien”. Et l'enfant a jailli, sans un cri, toute raide et fière. Pas un pleur. Juste ce regard immense qui les a absorbé Médéane et lui, les enveloppant une complicité désormais indéfectible. Deux grands yeux bleu noisette, à peine étonnés, comme dans la certitude de se trouver à la bonne place au bon moment. Médéane a serré fort la main de Volker.

Il était terriblement bouleversé, jamais il n'aurait pu imaginer à quel point. Remué de toutes ses tripes par ces deux femmes, comme s'il se retrouvait tout à coup avec non plus avec un coeur empli de Médéane, mais deux. Un autre coeur surgi de sa poitrine en quelques secondes, pour ce petit bout rose et chiffonné, lui déchirant violemment toutes ses convictions de célibataire endurci, et ses griefs ancestraux contre la paternité. Il n’arrive pas à croire qu’elle n'est pas sa chair et son sang, tant il se sent son père. Qu'importe, si elle n'est pas faite de ses cellules ! Elle est sa fille, il a veillé sur elle, pendant ces longs mois de grossesse, il l'a protégé contre tous, y compris contre sa folle de mère, qui travaillait jusqu'à l'épuisement, ne mangeait rien, se couchait tard, se levait à l'aube. Pendant ces longues semaines, il suivait angoissé les aller-retour incessants de Médéane, roulant à folle allure jusqu'à la ville pour chercher un sac de ciment manquant, dix rouleaux de papier, des litres de peintures. Inconsciente ! Il s'était fait sa conscience, le gardien de ce petit être qui poussait vaillamment malgré les bousculades perpétuelles. Elle est sa fille depuis le moment où il a appris son existence. Leur vies sont liées pour toutes les années qu'il lui restent. Il saura l'aider à grandir, lui donner l'amour d'un vrai père. Il lui apprendra à construire des cerfs-volants, à faire du vélo sans roulettes, à plonger du haut des rochers. Il l'emmenera acheter des jolies robes, et en fera sa complice pour dénicher des cadeaux pour la femme qu'il aime...C'est trop, trop de bonheur d'un coup, trop de sentiments neufs et inconnus, qui le laissent pantois et enivré. Il ne peut que regarder l'enfant dormir, et veiller sur son sommeil sans faillir.

L'infirmière interrompt ses rêveries
- Vous n'allez pas la réveiller maintenant, proteste Volker, elle vient à peine de s'endormir !

- Mais non, le rassure la femme attendrie. Mais vous devriez peut-être rejoindre sa maman. Je viens de la voir, elle se fait du souci pour le bébé...

Volker se redresse aussitôt.
- Mais bien sur, j'ai du rester trop longtemps, je ne me suis pas rendu compte !

Avant de retrouver Médéane, il descend dans le hall à la recherche d'une cabine téléphonique. Hélène doit être aux cent coups. La maison ne répond pas. Il laisse sonner un long moment, puis abandonne. Il fait une halte devant la petite boutique, et entre d'un pas décidé. Un énorme bouquet de roses rouges, quelques gâteaux aux chocolat et une brassière avec des petits coeurs brodés. Et ce pyjama en éponge, elle va être si mignonne là-dedans...

- Vous me mettrez aussi les chaussons. Et ce pyjama là, le jaune, oui, et la brassière en dentelle. Oui, ce sera tout, pour le moment.


Il frappe légèrement à la porte de la chambre et apparaît dans l'encadrement, les bras chargés de paquets colorés et de fleurs odorantes.
Médéane sourit faiblement.
- Les belles roses ! Comme c'est gentil. Mais où étais-tu passé ? Je m'inquiétais.

Il pose les paquets en vrac sur le lit.
- J'ai essayé de joindre Hélène, mais ça ne répond pas. Et puis j'ai trouvé ça pour la demoiselle.

- Tu l'as vu, coupe Médéane avec impatience. Alors dis-moi, elle va bien ?

- Elle est splendide, comme toi. Une miniature de femme, un rayon de soleil, un miracle de perfection !

Médéane repose sa tête sur le lit et laisse échapper un grand soupir.
- Elle te plaît, ma petite fille. Tant mieux. Mais explique-moi ce que disent les médecins. Pourquoi l'ont-ils emmené dans leur boite en plastique, avant même que j'ai pu la serrer contre moi  ?

Volker rit malgré lui.
- Leur boite en plastique, jeune inconsciente, est une pouponnière, parce qu'elle est encore fragile. Elle a quand même cinq semaines d'avance, ils ne veulent pas prendre de risques.

- Je veux la voir quand même. Imaginer qu'elle est toute seule, là-haut, ça me déprime, je voudrais tellement l'avoir près de moi.

Volker passe une main douce sur les joues pâles.
- Calme-toi. Je te conseille plutôt de te reposer une heure ou deux. Dès que l’infirmière aura fait tes soins,  je t'emmènerai voir ta fille. Ca va comme ça ?

La jeune femme acquiesce en silence. Volker se lève.
- Je te laisse, il est à peine onze heures. Essaie de dormir, je vais demander qu'on ne te dérange pas.

Elle ne répond même plus. La fatigue l'étreint à nouveau, de sa gangue de velours. Elle ferme les yeux et s'abandonne doucement aux bras de Morphée.

Il referme la porte avec précaution, et hèle une infirmière.
 - Mademoiselle, vous seriez la plus douce des fées si vous veillez à ce que personne ne la dérange pendant une heure ou deux, elle a vraiment besoin de se reposer.

En voilà un, de prince charmant, de chevalier servant dont toutes les infirmières du service rêvent depuis ce matin. Il est tellement attendrissant, avec ses petits paquets cadeaux, ses brassées de fleurs, ses mille  attentions.
- Soyez tranquille, Monsieur. C'est moi qui fait les soins, je ne la dérangerai pas avant deux bonnes heures

Il a quelques heures devant lui. Il devrait peut-être essayer de passer voir Arnaud. Le pauvre homme doit attendre leur visite. Il se sent plein d'espoir soudain. Son bonheur ne peut qu'être contagieux. Une nouvelle si joyeuse ne peut que le faire sortir de son coma !

En s'approchant de la chambre de son ami, il a un pressentiment funeste. Le couloir est vide et le silence pesant. Pas une infirmière pour venir à sa rencontre comme à l'accoutumée, échanger une plaisanterie gentille sur leur cher malade qui en met du temps à se réveiller. Ce silence soudain l'a dégrisé. La porte de la chambre d'Arnaud est ouverte. Personne. Désappointé, il hèle la femme de service qui s'affaire autour du lit vide.

- Où est passé le Monsieur qui était là, on l'a transféré quelque part ?

- Adressez-vous au bureau dans l'entrée près des ascenseurs. Moi je ne peux rien vous dire.

Volker repart en courant dans le couloir. A l'entrée du palier, il se trouve face à Hélène méconnaissable, le visage ravagé par les larmes, qui s'écroule dans ses bras.

- C'est fini, hoquette-t-elle, ce matin, à neuf heures. Je suis arrivée trop tard, je n'ai même pas pu lui dire au-revoir.

Volker la presse contre lui de toutes ses forces. Misérable destin, qui donne la vie et la reprend sans vergogne. Odieuse fatalité qui entache son bonheur tout neuf d'une sombre affliction. Il laisse Hélène dissoudre son chagrin entre ses bras, puis l'entraîne doucement vers les fauteuils.

- Comment avez-vous su, demande-t-elle, éplorée. Je n'ai même pas encore appelé Marguerite.

Elle se tord les bras
- La pauvre, elle va être effondrée, je ne sais pas comment lui annoncer.

- On verra plus tard, Hélène. Je m'en occuperai si vous le souhaitez.

- Mais comment avez-vous su ? insiste-t-elle. Ce matin, quand vous l'avez vu, il allait bien ? Vous l'avez senti différent ?

- Non, non. bredouille Volker. C'est-à-dire que nous devions lui rendre visite, mais nous n'avons pas pu...

Hélène l'interrompt, soudain alarmée.
- Mon dieu, il est arrivé quelque chose à Médéane!

- Mais non, enfin si.

Volker s'embrouille. Inutile de taire la vérité. Il tente de faire du clair dans ses esprits.
- Nous partions voir Arnaud, ce matin, et elle a perdu les eaux, dans la voiture. Nous sommes arrivés juste à temps. Le bébé est né pratiquement tout de suite. Tout va bien. Ils l'ont emmené en pédiatrie. Avec cinq semaines d'avance, le docteur préfère ne pas prendre de risque.

Hélène pleure de joie et de douleur, ses sentiments inextricablement emmêlés.

- Pour le moment, la jeune maman se repose, reprend Volker. Je lui ai promis de revenir la chercher en début d'après-midi pour l'emmener à la pédiatrie. Je crois qu'elle serait heureuse de vous trouver à ses côtés au moment ou elle fera connaissance avec son enfant.

- Merci, je viendrai, oui, je...je ne sais plus où j'en suis ! Cette succession de malheur et de joie, c'en est trop pour ma pauvre tête.

- Hélène, vous devriez aller prendre un café en bas. Je vous rejoint dans quelques minutes, je vais m'assurer que les infirmières n'ont plus besoin de vous.

Sa tête tourne quand elle s'éloigne. Il a besoin de se retrouver seul quelques instants, et de remettre un peu d’ordre dans ses pensées. Tout se mélange. La douleur lui serre la poitrine. Il ne verra plus Arnaud ? Comment le concevoir ? un monde s'efface avec la disparition de cet homme, et voilà qu'un autre déjà est en marche. “Je vais appeler Stella. Au moins elle pourra me remplacer auprès de Médéane. Je pourrais retourner à Saint-Amour m'occuper d'Hélène et des travaux...”

...


- Allo, Stella ?

- Volker, quelle surprise de t'entendre, je ne m'attendais pas...

Volker réprime les tremblements dans sa voix.
- Je t'appelle de l'hôpital. Médéane a eu son bébé ce matin.

- Ah, quel bonheur ! Tu es auprès d'elle ? Passe-la moi, vite !

- Non, répond Volker avec hésitation.

Stella a saisi la nuance dans sa voix.
- Tu ne m'as pas tout dit ? Médé va bien ?

- Oui, ne t'en fais pas, elle se repose. Je suis dans le hall de l'hôpital. Arnaud est mort ce matin.

- Pauvre Arnaud, compatit Stella. Et dire qu'il n'aura pas connu le bébé.

Elle se reprend, sentant sa maladresse.
- Je veux dire, pauvre Hélène, comment va-t-elle ?

Volker a senti l'agacement familier remonter à la surface.
- C'est très dur pour nous tous. C'est dur d'être heureux et malheureux en même temps. Je me laisse aller de l'un à l'autre, et je ne sais plus où j'en suis.

Il toussote, gêné de sa confidence. Mais le silence attentif de la jeune femme l'encourage.
- J'ai besoin de toi, Stella, il faut que tu viennes pour être aux côtés de Médéane. Je n'arriverais pas à être partout à la fois. Hélène aussi a besoin de moi, et les travaux continuent, c'est beaucoup à la fois...

- Je comprends. C'est le moment le plus dur maintenant. Mais dans quelques jours, la mort d'Arnaud sera moins douloureuse déjà. Tout le monde s'y attendait d'un moment à l'autre, non ?

- Ca ne rend pas les choses plus faciles. rétorque Volker, irrité. Quand peux-tu venir ?

- Ecoute, reprend Stella embarrassée, je ne peux pas maintenant. Je dois partir en week-end, je me suis engagée, je ne peux plus refuser.

- C'est parfait, dit-il, vexé. Pars en week-end comme si de rien n'était.

Stella tente de se justifier.
- Ne commence pas avec tes reproches. Si je le pouvais, je viendrais aussitôt. Il se trouve que je ne peux pas me désister, j'ai promis depuis longtemps et je ne peux pas annuler au dernier moment.

- Mais enfin, ca doit être le contrat du siècle, pour que tu refuses d'accourir auprès de ton amie. A moins qu'il n'y ait encore une histoire à la Harlequin là-dessous...

- Ne me parle pas sur ce ton, fulmine Stella.

- En voilà une belle amitié, tonne-t-il avec rage. Moi qui te croyais sincère, c'était au moins une qualité que je ne pensais pas pouvoir te renier. Je découvre que tout ça c'est du toc. Ah tes beaux discours, tu peux les remballer ! Mais va donc au diable si tu veux...

- On se calme ! proteste Stella. Qu'est-ce qui te prends, mais je ne t'ai jamais vu dans un état pareil, on dirait que Médéane commence à déteindre sur toi dis-donc...

- La critique est aisée.

- Je vais appeler Médé, tout de suite. Donne-moi son téléphone.

- On ne peut pas la déranger maintenant, elle dort. Appelle après 11 heures.

- Oui, oui, ne t'en fais pas monsieur l'infirmier en chef. Bon, le bébé, ca va ? c'est un garçon ?

- Tu lui demanderas toi-même. Salut.

Volker raccroche dans un mouvement d'humeur et rejoint Hélène à la cafétéria. Elle attend, le regard perdu à travers les fenêtres qui donnent sur la forêt dense.

- Comment allons-nous lui annoncer, murmure-t-elle.

- Elle devinera, répond Volker. Elle sait toujours tout d'instinct.

...


Une heure et demie. A peine ont-ils frappé à la porte que Médéane ouvre, dans une robe de chambre en soie grise, vaillante malgré les douleurs et la fatigue. Elle n'a vu que Volker.
- Enfin, je ne t'aurais pas attendu une seconde plus.

Puis apercevant Hélène, elle s'exclame,
- Hélène, vous êtes déjà là, vous avez fait vite !

Elle s'interrompt aussitôt. Le petit visage douloureux de son amie l'alerte.
- C'est Arnaud.

Hélène ne peut que hocher la tête en silence. Ils restent tous trois restent embrassés étroitement, laissant s’écouler leur tristesse. Puis Hélène fait un effort pour s'arracher à ses amis, et caresse la joue de Médéane.

- J'ai bien hâte de voir ce bébé. Allons-y.