- Bonjour Mademoiselle Valençon. Installez-vous, le docteur va vous recevoir dans quelques instants. Il a reçu vos résultats ce matin.
Médéane a du faire une drôle de tête. L’infirmière s'empresse d'ajouter.
- Oh non, rien de grave, rassurez-vous, au contraire !
Sur cette phrase sibylline, elle abandonne la jeune femme un peu perplexe. Médéane s'empare d'un magazine qui traîne sur la petite table et le feuillette distraitement. Elle est encore dans la magie de ces quatre jours au pays des rêves. A son retour, rien de bien nouveau. Quelques appels de félicitations sur son répondeur, la voix de Stella un peu moins enjouée qu'à son habitude: “Salut, Médé, j'espère que tout s'est bien passé. Je me suis ennuyée mortellement de toi pendant ces quatre jours. Rappelle-moi.” Ennuyée d'elle, et de son petit Volker plus encore, à n'en pas douter. Il faut qu'elle pense à la rappeler après son rendez-vous, elle doit déjà piaffer d'impatience pour connaître le déroulement de leur escapade. Elle va certainement lui demander s'il lui a parlé d'elle, ce qu'elle pense de lui, est-ce qu'elle a des chances...Et dire qu'ils n'ont même pas évoqué son existence. Elle trouvera bien une anecdote croustillante pour rassasier sa curiosité. Et puis ce message obscur de Pierre, avec sa voix des contrats ratés: “Salut, je rentre lundi soir en fin de journée. Je pense que nous aurons des tas de choses à nous dire”. Il a du être fâché de ne pas la joindre, à moins que... Elle n'a pas le temps de s'épuiser en considérations. Le docteur apparaît avec un sourire jovial.
- Mademoiselle Valençon, entrez, je vous en prie.
Médéane enlève son manteau, et s'asseoit, non sans une perplexité accrue. “Tout le monde a l'air de bien bonne humeur aujourd'hui”, se dit-elle. Le docteur consulte ses papiers, puis il la regarde et lui demande sans détours.
- Dites-moi, Médéane, à quand remontent vos dernières règles ?
- Mes dernières règles ? Euh... Je ne sais pas exactement. Avec tout le travail que j'ai eu, je me suis un peu détraquée ces derniers temps. C'est à ce sujet que je voulais vous voir, pour vérifier que tout va bien. Je me sens fatiguée, et puis mes cycles sont de plus en plus irréguliers...
Le docteur se met à rire.
- Mais non, mais non, tout va pour le mieux, mademoiselle Valençon. Il y a simplement, que...VOUS ETES ENCEINTE. J'aimerais d'ailleurs vous faire une échographie pour déterminer le début de la grossesse...
Enceinte...“Enfant, en moi, qui vit, et je n'en savais rien...” Médéane reste coite. Un bébé, les volets bleus, la nounou aux gros seins, une petite fille couleur de prune qui vagira doucement dans ses bras. Un garçon aux yeux d'amandes qui la boira des yeux en avalant goulûment son lait maternel. Des petits chapeaux à rubans, un couffin blanc, de minuscules chaussons brodés main...
- Mademoiselle Valençon, Médéane, ça va ?
Elle doit avoir l'air vraiment secoué, le docteur s'empresse auprès d'elle comme si elle allait s'évanouir.
- Oui, euh, oui, ça va aller, c'est-à-dire que... je ne m'y attendais pas...enfin...je suis très heureuse...c'est une telle joie...mais c'est un peu compliqué...
Tout à coup, dans un mouvement presque théâtral, Médéane lui saisit le bras.
- Docteur, vous avez fait le serment d'Hippocrate. Vous êtes sous le sceau du secret, n'est-ce pas ?
Il se redresse, un peu déconcerté.
- Mais oui, mais..enfin, Mademoiselle Valençon, à qui irais-je raconter votre vie !
La jeune femme prend sa respiration.
- Docteur, j'ai toute confiance en vous. Nous nous connaissons depuis longtemps, n'est-ce pas? Vous me suivez depuis des années, vous savez que je suis quelqu'un de plutôt stable, de raisonnable...Je ne peux pas vous expliquer toute ma vie en détail, mais il se trouve que je, enfin nous...
Elle s'interrompt. Elle va dire le plus gros mensonge de sa vie.
- Ecoutez, je ne sais pas qui est le père. Ma vie sentimentale est un peu confuse ces temps-ci, et je ne peux pas parler de ma grossesse maintenant, à quiconque. J'ai un gros projet qui commence, je...
Le docteur se redresse dans un mouvement d'importance. N'est-il pas homme de confiance ? Il ferait beau voir qu'on l'accuse d'avoir jamais trahi ses patients ! Il pose sur elle un regard bienveillant.
- Vous voulez cet enfant, n'est-ce pas ?
C'est gagné ! C'est parti pour la plus folle tromperie de sa vie.
- Eh bien faisons cette échographie. Nous allons faire connaissance avec le futur petit Valençon.
...
Une petite virgule. Un point-virgule. Un point d'exclamation, un point d'interrogation. C'est si petit, ça gigote dans tous les sens, mais on voit sa tête, et le coeur qui bat, “qu'il est beau, comme je l'aime déjà !” Médéane pleure doucement en regardant l'écran de contrôle. Le docteur sent son émotion, il se concentre sur l'image mouvante et mystérieuse qui s'affiche sur l'écran.
- Voyons, vitalité parfaite, il n'y a qu'un sac, un embryon, bipariétal 15 mm, soit 11 semaines, deux membres inférieurs de 3 segments,
La voix se perd, Médéane perçoit l'enfant, se sent mère du sommet du crâne à la pointe des orteils, “c'est fou, c'est merveilleux, un petit être en moi qui s'agite, qui m'agite. Comme je vais m'occuper de toi, mon ange, comme je t'aime...” Elle plane au-dessus des nuages, enivrée et légère, la main à plat tout contre son ventre. Elle a envie de lui parler, elle se sent étrangement fière, et calme, et heureuse, tellement heureuse...La séance est finie. Médéane se rhabille lentement, pendant que le docteur achève de rédiger son compte-rendu. Il lui tend son dossier avec un gentil sourire.
- Ne vous en faites pas, tout ira bien. Et si vous avez quelque problème que ce soit, n'hésitez pas.
Elle marche comme une automate, elle ne voit plus rien de la foule qui s'agite autour d'elle. Elle n'entend plus l'essaim d'automobiles pressées, elle est tout en dedans, avec ce petit être qui lui fait signe, qui lui parle, déjà tellement vivant, son bébé, elle est enceinte, elle va être maman... Sa tête tourne. Elle entre dans le premier café, et s'écroule sur une chaise de tout son poids, de tout son bonheur, de tout son émerveillement. Les pensées virevoltent dans son esprit en une danse enfiévrée. “Surtout ne rien dire. A personne. Je ne peux pas risquer d'arrêter le projet, je ne veux pas que Pierre m'empêche de partir. Je ne veux pas que Pierre sache. Je ne veux pas qu'il soit le père de mon enfant...” Non, elle ne veut pas de lui. Elle ne veut pas qu'il l’enferme dans sa cage dorée, avec son enfant. Elle ne passera pas sa vie entière avec lui. “Je peux encore choisir. Il ne saura rien. Je ne dirai rien, je m'en irai et personne ne saura...” C'est sa volonté, personne ne l'arrêtera. Elle se sent toute-puissante, et misérable dans sa toute-puissance. Elle enlève l'enfant à son père, le père à son enfant... “Un enfant sans père, ce n'est pas bien..” Non, non, et non, elle ne veut pas se culpabiliser. Ne pas trop réfléchir, rester sourde à la petite voix de la sagesse qui raisonne en elle. “Je ne veux pas de sa vie, je veux aller à Saint-Amour. Il m'empêchera de travailler, il se croira des droits sur moi ! J'étouffe déjà à l'idée de devenir madame Pierre Osberger. Je ne veux pas changer de nom, il va vouloir m'épouser, et mon enfant aura son nom à lui aussi, il va me déposséder de mon bébé, de ma vie, de moi-même..." Elle sait qu'elle ne sera pas heureuse avec lui. Elle le sait depuis toujours. Elle réprime le tremblement qui saisit son corps tout entier. Papillon pris au piège d'un filet implacable. Les ailes brisées, clouée au pilori d’une vie sociale bien ordonnée. “C'est mon enfant, murmure-t-elle, avec une détermination sauvage. Mon enfant...” Elle regarde soudain sa montre dans un mouvement brusque. “4 heures déjà ! Il faut que je rentre. Pierre va arriver !” Elle laisse quelques pièces sur la table et quitte précipitamment le café. Ils ont du la croire ivre, avec son air égaré, ses mains tremblantes. Sa décision est prise. Pierre ne saura pas, elle va le quitter. Un jour elle expliquera tout à son enfant, lui il a le droit de savoir. Mais plus tard. D'abord elle veut être heureuse, pour le rendre heureux. Que le secret est lourd, pourtant si neuf et déjà tellement pesant ! Mais à qui se confier. Stella ? impossible, elle ne sait pas tenir sa langue, et puis elle ne comprendrait pas, elle est si...raisonnable. “Quand on a un homme, lui a-t-elle dit alors que Médéane se plaignait de sa vie routinière avec Pierre, on le garde, et si en plus il veut te faire un enfant, tu l'épouses!” Le seul en qui elle aurait confiance soudainement, c'est Volker. Mais elle le connaît si peu, c'est trop tôt, personne ne doit savoir, personne... Deux mois déjà !
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