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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 6

Pierre


mise en ligne : 30 décembre 2006.

Dans le passage d'une vie à une autre, quelques caillous dans la chaussure.
Pierre voit rouge et Stella enfonce le clou...

 

- Allo Stella, c'est Pierre.

Assise à son bureau, Stella esquisse un mouvement de surprise.

- Ah, salut ! Alors tu es rentré, je croyais que tu passais le week-end à Londres ? Enfin d'après Médéane... Tout s'est bien passé pour toi, j'espère...

- Parfaitement, je te remercie.

La voix de Pierre est tranchante et sèche. Il n'a pas de temps à perdre en bavardages inutiles ! Il fait un effort pour se montrer plus avenant, et reprend:

- Oui, merci, tu es gentille de t'en enquérir. Mais je suis toujours à Londres, je ne reviens que lundi soir. En fait, je t'appelle parce que je n'arrive pas à joindre Médé, et je ne me rappelle pas qu'elle avait prévu de s'absenter ce week-end.

L’impatience qui pointe dans la voix de son interlocuteur irrite Stella. Elle a horreur d'être bousculée, surtout pour entendre parler de quelqu'un d'autre ! Depuis ce matin c'est l'horreur ! Passer un dimanche au bureau toute seule, Volker qui n'a pas téléphoné, et Médéane ne lui a pas fait signe pendant ces trois jours. Elle est d'une humeur de chien. Alors, tout Pierre qu’il est, il n'a pas intérêt à l'échauffer. Elle tente de garder un ton désinvolte.

- Ah, mais je croyais que tu l'avais eu au téléphone avant son départ, il me semble bien qu'elle m'a dit t'avoir parlé du projet..

- Mais quel projet, s’énerve-t-il.

Stella hésite. Dire, ne pas dire. Oh et puis après tout, ce n'est pas son problème. Médéane n'avait qu'à le prévenir. Ce que ça peut l’agacer, cette manie qu’à son amie d’occulter sans scrupules ses responsabilités !

- Eh bien, elle est partie pour Bourg-en-Bresse, enfin dans les environs. Elle visite un endroit qui doit être rénové pour être transformé en fondation pour artistes prometteurs. Mais enfin ce n'est pas une visite d'engagement, elle voulait juste se rendre compte sur place.

La voix de Pierre s'est faite grinçante.

- D'accord, d'accord, c'est ce fameux plan de Volker... Ne me dis pas qu'elle est partie avec lui pour le week-end...

Stella laisse s'évaporer un silence équivoque. Malgré son irritation, elle s'en veut de faire du tort à son amie. Après tout, c'est bien elle qui a voulu la convaincre à tout prix d'accepter l'idée. Jacques avait l'air de tenir tellement à la rencontrer. Elle aurait fait n'importe quoi pour lui faire plaisir...

- Et bien euh, c'est-à-dire que...enfin, c'est Jacques Volker qui a mis monté le dossier, avec ces gens. des gens très sérieux au demeurant. Nous avons déjeuné ensemble, Jacques Volker, Médéane et moi, jeudi, pour en discuter comme ça. C'est là qu'il a demandé à Médéane, enfin les gens qui montent le projet lui ont demandé d'en parler à Médé...

Plus elle sent la tension de Pierre monter, plus elle s'embrouille dans ses explications.

- Tu sais, ajoute-t-elle d’un ton confus, je ne suis pas vraiment impliquée dans cette histoire. Et puis Médéane avait envie de prendre un peu l'air, c'était l'occasion pour passer quelques jours à la campagne. Ils m'ont dit qu'ils rentraient dimanche soir...

Là c'est le bouquet. La voix de Pierre s'est faite glaciale.

- Je vois. Merci Stella, excuse-moi de t'avoir dérangé. Une dernière chose. On peut la joindre quelque part ?

Stella se mord les doigts d'avoir tant parlé. Il doit sûrement se faire des idées, le pauvre Pierre, de l'autre côté de la Manche. Quand même, Médéane exagère, elle aurait pu le prévenir...

- Je peux te donner le numéro de téléphone que Jacques m'a laissé avant de partir. Je pensais même faire un saut là-bas samedi ou dimanche et rentrer avec eux, mais bon, j'ai trop de boulot, et puis, non, j'ai vraiment trop de choses à faire, ...attends, le voilà, 03 80 25 15 40, Arnaud et Hélène Shift.

...

Pierre a raccroché. Stella reste un moment assise devant le téléphone. Elle n'a pas été très réconfortante, il a du se mettre des idées en tête, et au fond elle a du mal à s'avouer qu'elle n'a rien fait pour l'en empêcher. Elle se sent tellement hors-jeu dans cette histoire. Volker a été odieux l'autre jour. Il y aurait eu un autre témoin, elle se serait sentie totalement humiliée. A croire que c'était Médéane, et non elle, qui avait passé la nuit précédente avec lui ! Il était aux petits soins pour son amie, ouvert, disposé, souriant, elle s'était sentie furieusement jalouse de tant d'attentions qui ne lui étaient absolument pas destinées. Pourquoi toujours Médéane, qui ne demande rien à personne. Pourquoi l'a-t-il ignorée à ce point, comme s'il avait honte d'elle. Pourtant, quelques semaines auparavant, il l’avait trouvé bien à son goût ! Elle se rappelle avec amertume leur complicité pendant ce dîner chez Eva. Il était tendre, et attentif, comme si elle était la seule femme au monde qui importât à ses yeux. Il lui parlait du monde, de ses voyages, de sa bouche gourmande, des ses yeux pétillants...Elle se sentait fondre sous son numéro de charme brûlant. “Tu m'emmènes chez toi, Stella, lui avait-il sussurré, irrésistible. Fais-moi découvrir ton univers, j'aime partir à la recherche des planètes inexplorées.” C'était si délicieusement indécent, cet abordage de pirate, que Stella n'avait pu résister. Ils avaient passé la nuit chez elle... Elle est furieuse. Qu'ils aillent au diable ! Pierre va être mauvais, déjà que ça n'a pas l'air d'aller fort entre eux. Cette Médé, elle ne connait pas son bonheur ! Un homme amoureux, gentil, beau gosse, plein d'avenir, qui veut des enfants ! Et elle qui ne pense qu'à partir ailleurs. Plus elle rumine ses mauvaises pensées, plus elle sent le remords l'envahir. “Est-ce que j'appelle, quand même, je devrais peut-être la prévenir avant...”

Pierre est resté suspendu à l'autre bout du fil. La sonnerie de coupure de communication fait résonner ses bip bip lancinants. Il n'arrive pas à détacher ses yeux du numéro de téléphone qu'il a inscrit d'une main crispée par l’indignation. En lui monte l'orage. Il se lève brutalement, et tourne  comme un lion en cage autour de son bureau. La colère est dense, compacte, et l'étouffe. Il l'imagine là-bas, avec ce type tout sourire, à faire la coquette et à glousser de ses plaisanteries...épanouie peut-être. Elle l'oublie dans son entrain insouciant. Ah non, c'est trop fort ! L'appeler, pour quoi faire, après tout elle ne va pas lui dire au téléphone qu'elle passe un week-end délicieux avec ce bellâtre, et qu'elle lui racontera tout en détail au retour. Et lui, il est là, tout seul, impuissant, envahi d'une rage folle. Elle se fout de lui, elle veut lui gâcher la vie. Comme s'il était parti par plaisir à Londres. “Moi, je bosse comme un dingue pour lui offrir un avenir de luxe...” Il déteste la campagne, il hait la province, jamais il ne mettra les pieds dans un bled paumé du fin fond de la France. Ca, elle le sait bien, alors si elle est partie quand même là-bas, si elle a pu songer une seconde à partir travailler dans ce trou, c'est bien qu'elle n'a pas pensé à lui.  “Elle veut s'en aller, mais qu'elle parte, je ne suis pas du genre à supplier...Il y en a d'autres qui attendent, il ne faudrait pas qu'elle croit que je suis son éternel adorateur, c'est un peu facile...” A sa fureur succède l'effondrement. "Mais qu'est-ce qu'elle veut à la fin, ces derniers temps je ne la reconnais plus. J'ai été trop souple, j'aurai du la tenir un peu plus. Avec ses idées farfelues, toujours à s'emballer pour des projets insensés...Moins ça tient la route, plus elle fonce ! Quand c'est trop facile, elle ne pense qu'à se compliquer la vie.. .Ah, il a du lui jouer le grand original, l'aventurier des idées perdues d'avance. Et moi, je suis là à me torturer les méninges pour lui faire une vie de rêve. Qu'est-ce que je pouvais faire de plus ? Si elle demande un gosse, je lui fais quand elle veut... Voilà les femmes. Instables. On ne sait jamais comment on va les retrouver le soir. Il suffit d'un rien pour les contrarier, elles et leurs humeurs qui foutent tout en l'air. Non, je ne peux pas laisser passer ça. Il faudra bien qu'elle s'explique. Se barrer comme ça, avec un Volker de la pire espèce en plus...”