Le lendemain matin, Volker s'est levé tôt pour emmener Stella à la gare. C’est mieux ainsi. Il n’aurait pas su quelle attitude adopter après cette soirée troublante. Dans la voiture, l'un et l'autre restent muets. Stella est fatiguée, et mal à l'aise. Elle est presque soulagée de quitter cet endroit où les événements surviennent avec tant de brutalité. Il lui semble qu'ici les choses prennent des proportions insoutenables. Elle ne se sent pas chez elle, les odeurs l'agressent, le silence lui fait peur, les grands espaces la rapetissent. Elle a besoin du mouvement de la ville, de ses bruits furieux, de son agitation stérile. C'est ainsi qu'elle retrouve son petit jardin intérieur, réconfortée par le brouhaha incessant qui bourdonne autour d'elle. Et puis Médéane la déstabilise, avec son extrémisme inflexible. Comment peut-on soustraire ainsi un enfant à son père ? Le pauvre Pierre n'a pas mérité cette indifférence, cette sauvagerie. Elle jette un regard en coin vers Volker, qui fixe la route. Et lui, n'est-il pas le premier responsable de cette situation insensée. Elle amorce prudemment la conversation.
- Je me fais du souci pour Médéane, elle ne va pas bien du tout. Tu sais, cette histoire d'enfant...
- Ah, tu es au courant. C'est bien qu'elle t'en ai parlé. Elle a besoin de se confier à une amie sincère.
- Tu ne trouves pas que vous jouez un jeu dangereux, tous les deux, insiste-t-elle. Je ne comprend pas que tu puisses être complice d'un tel mensonge.
- Je ne suis complice de rien. Médéane avait besoin d'aide, j'ai fait ce que je pensais devoir faire.
- Quand même, tu l'aides à soustraire un enfant à son père !
- Mais enfin, c'est son choix, s’énerve Volker. Si elle l'a décidé ainsi, ce n'est pas à moi de lui interdire !
- Mais ne nies pas que tu profites de la situation. Après tout tu es bien content qu'elle ait quitté Pierre, tu peux l'avoir pour toi tout seul.
- Tais-toi, tu ne sais rien !
- Bien sur que je sais répond Stella en haussant les épaules. Je t’ai observé. Mais fais attention. Avec elle, tu te brûleras les ailes. Médéane n’est pas comme toutes ces autres, dont tu as si bien su te jouer...
- Tu es son amie ou son ennemie ? rétorque Volker, exaspéré. A écouter comme tu en parles, je me demande si tu n'es pas jalouse d’elle.
Stella suffoque d'indignation. Il a touché le point sensible. Elle repart à l’assaut, plus entêtée que jamais.
- Ce n'est pas une situation acceptable. Je ne crois pas que Médéane a le droit de laisser Pierre en dehors de sa paternité.
Elle l'énerve. Elle l'agace comme une mouche bourdonnante, elle fouaille dans les plaies douloureuses avec une cruauté qu'elle ne soupçonne même pas.
- Stella, quoi que tu penses, articule-t-il lentement, ce n'est ni à toi, ni à moi de prendre cette décision. Médéane est responsable de son secret. C'est à elle de décider du moment propice pour faire ses révélations.
- Parce que tu penses qu'elle le fera ?
- Je n'en doute pas. Mais c'est encore trop tôt. Tant pis pour Pierre, de toute façon eux deux c'est fini.
Volker ne peut s'empêcher d'ajouter sur un ton grinçant.
- Du coup, il est libre, Pierre. Ca peut t'intéresser, il t'a toujours plu, c'est peut-être le moment de tenter ta chance.
Stella rougit, mais ne se laisse pas démonter.
- Revanche normale. Autant pour moi, je t'en ai dit assez tout à l'heure.
Volker s'arrête devant la gare, et laisse le moteur tourner pour faire comprendre à Stella qu'il n'a pas l'intention de l'accompagner plus loin. La jeune femme descend. Avant de partir, elle s'approche de la portière.
- Nous n'allons pas nous disputer maintenant, dit-elle d’une voix tendre. Nous avons passé de bons moments ensemble. On peut rester amis. Je ne t'en veux pas de m'avoir préféré Médéane. C'était tellement évident, que je n'aurais pas su quoi faire de toi !
- Pas su quoi faire de moi, interroge-t-il en lui rendant sa tendresse. J'étais donc si difficile à comprendre ?
- Tu n'étais pas pour moi. Je le savais. Mais je vous aime sincèrement, Médéane et toi. Vous êtes trop chers à mon coeur pour quej’envisage un instant de ne plus vous avoir dans ma vie. Prends soin de toi. Et d'elle, si tu peux.
...
Médéane se réveille nauséeuse, d'humeur chagrine. Lui reviennent par bribes confuses les propos de Volker. Un tel amour, pour elle, est-ce vraiment possible ? Elle n’a rien fait pourtant pour le provoquer. A moins qu’elle n’ait joué de son mystères et de ses silences s’en même s’en rendre compte. Elle ne sait plus. Elle était tellement "hors d'elle" ces derniers temps. Hors de son corps, de ses pensées, comme manipulée par une force extérieure. Un esprit malin l'a poussé à quitter un homme auquel elle ne peut rien reprocher, vraiment. Après tout, était-il pire qu'un autre ? Qu'est-ce qui lui a pris, soudain, de tout envoyer en l'air comme ça, de balancer sa vie par la fenêtre et de tirer un trait aussi grossier sur quatre années de vie commune ? Peut-être devrait-elle appeler Pierre. Juste pour s'excuser, lui demander un peu de temps pour se retrouver. Elle trouverait les mots pour l'apaiser, lui expliquer qu'elle ne se sent pas bien, que cette grossesse la perturbe... Ah, l'enfant ! Elle se lève et arpente son nouvel appartement dans tous les sens, comme étonnée de se retrouver entre ces murs inconnus. C'est pour lui. C'est pour ce bébé qui pousse dans son ventre qu'elle est partie si précipitamment. Elle se revoit dans le cabinet du médecin, interdite et heureuse, et folle aussi. Comment a-t-elle pu inventer un histoire pareille tout à coup, et sans même réfléchir se lancer dans le mensonge le plus accablant de sa vie ? Elle cherche dans les placards et met en route le café. Puis elle se laisse tomber dans le canapé. “Il faut que j'arrête de réfléchir. Ma tête n'en peut plus. Je dois reprendre mes esprits, ou je vais à la catastrophe. Bon. Ce qui est fait est fait. Rien n'est perdu. Je n'ai qu'à attendre quelques jours que tout revienne en ordre, et je prendrai une décision quand je m'en sentirai capable. Pour l'instant, c'est impossible”.
Trois coups discrets sont frappés à la porte. Hélène est là, les yeux gonflés, un petit sourire misérable sur ses lèvres décolorées.
- Entrez Hélène. Ne faites pas attention au désordre, je me lève à peine, j'ai eu du mal à m'endormir... Pardonnez-moi. Je parle de moi alors que vous...Voulez-vous prendre un café avec moi, je viens juste de le préparer, il sera prêt dans une minute.
- Je ne veux pas vous déranger...mais je veux bien, oui. J'ai besoin de parler à quelqu'un. Je vais exploser si je continue à faire semblant que tout va bien.
Médéane s'assied auprès d'elle, et l'enlace.
- Hélène, rien n'est perdu. Arnaud va revenir dans quelques jours...
- Je sais bien que non. Les médecins n’ont pas voulu m’inquiéter, mais je sais ce que signifie une attaque cérébrale. Les dégâts sont irréparables dans ce genre d'accident.
Elle a un mouvement d'épaules involontaire.
- Ce qu'il y a, c'est que je me demande comment je vais pouvoir continuer à vivre sans Arnaud à mes côtés.
Les larmes coulent doucement le long de ses joues, qu’elle ne semble pas même remarquer.
- Vous ne connaissez pas notre histoire, mais si vous saviez !
Médéane se lève pour aller chercher le café. Elle pose les bols fumants sur la table du salon.
- Alors racontez-moi. J'ai envie de comprendre. La première fois que que vous ai rencontrés, Arnaud et vous, j'ai cru voir en face de moi un corps à deux têtes, tant vous étiez indissociables l'un de l'autre ! C'est un tel bonheur de rencontrer une osmose si parfaite, vous me permettez de croire à l'impensable pour moi. Deux sont un. C'est donc possible. Moi qui n'ai jamais cru à la fusion de deux individus...
Hélène sourit à travers ses larmes.
- Merci Médéane, vous n'imaginez pas le réconfort que vous m'apportez en disant cela.
Elle se redresse légèrement, essuie d'une main distraite les traces humides sur ses joues.
- Voyez-vous, Arnaud et moi, nous nous connaissons depuis que nous sommes nés. Enfin, si je puis m'exprimer ainsi... Nos mères se sont connues à la maternité, enchaîne-t-elle. Nous habitions alors, mes parents et moi, dans une petite ville proche de la frontière suisse, Divonne. C'est une petite ville charmante au bord du lac Léman. Vous connaissez ?
Médéane secoue la tête.
- Ce n'est pas très loin d'ici. Je vous y emmènerai pendant l'été, j'aime l'atmosphère estivale de bord de mer qui s'y dégage. Ma mère était enceinte de moi, sa seule et unique progéniture. Mes occupaient une grande villa, dont le premier étage était loué par un couple et ses deux enfants. Il se trouve que la femme était elle aussi enceinte, ce qui a immédiatement créé des liens entre elle et ma mère. Cette femme charmante était la mère d’Arnaud, mon époux. Nous avons cinq ans d'écart... Thérèse et ma mère ont donc sympathisé et vécu leur grossesse ensemble, très proche. Mon père était toujours loin à cause de ses nombreuses affaires, aussi elles ne se quittaient plus. Puis il y a eu ce drame alors que Thérèse en était à son sixième mois de grossesse. Son mari est mort dans un accident de voiture. Ma mère s'est beaucoup occupée d’elle. Quitte à être seule ou délaissée, autant l'être à deux... Et puis je suis née, le même jour que le deuxième garçon de Thérèse. Ce n'est pas étonnant, elle étaient devenues si proches qu'on aurait pu les accuser de mimétisme. Elle se mettaient à se ressembler en tout. Mêmes vêtements, même parfum, même cuisine. Les repas étaient pris en commun, et même nous, les deux derniers-nés étions devenus interchangeables. On ne savait plus qui était l'enfant de qui. Un jour chez l'une, le lendemain chez l'autre. Mon père devait perdre un peu la tête dans ce grand ménage imposé. Au point qu'il n'a plus supporté, et il est parti. Sans moi, vous pensez bien, il n'aurait pas recommencé deux fois à vivre dans ce méli-mélo d'enfant et de mères indissociables. Après, ma mère et Thérèse se sont installées ensemble. Les hommes ne les intéressaient ni l'une ni l'autre, et elles avaient assez à faire avec nous trois. Nous étions une tribu, et c'était une chance pour moi de me retrouver avec des frères tout faits !
Hélène est radieuse à l'évocation de ses souvenirs d'enfance.
- Mais, s'étonne Médéane, ça ne vous a pas manqué, l'absence totale de père dans cette famille ?
- Oh mais bien sur que non. Pour ma part j'avais déjà deux hommes rien que pour moi ! Maxime était mon jumeau, nous étions les deux faces d’une seule personne, à l’image de nos mères.
- Et Arnaud ?
Hélène sourit tendrement.
- Arnaud était l'homme de ma vie, comme j'étais la femme de sa vie. Depuis le premier jour.
- Et comme dans le conte de fées, le prince charmant a épousé la jolie princesse, conclue Médéane.
- Oui, reprend Hélène, songeuse. J’ai eu droit à tant de bonheur...C'est étrange, mais ca me fait un bien fou de vous raconter tout cela. Il y a si longtemps cette histoire n'est pas sortie de ma mémoire. Elle me parait poussiéreuse, avec cette odeur un peu âcre des affaires qu'on a laissé trop longtemps enfermées dans un placard. En même temps, je réalise à quel point il n'y a eu qu'Arnaud dans ma vie, au point de faire partie de moi sans distinction. Je n'ai jamais su me définir par moi-même. Arnaud a toujours été là, du plus loin de mon existence.
- Mais, pardonnez mon indiscrétion, mais vous n'avez pas eu d'enfant ?
- C'est difficile à comprendre n'est-ce pas ? Nous semblions être le couple parfait. Pourquoi ne pas devenir des parents acceptables ? J'ai beaucoup réfléchi à cela. Et je pense que dans nos têtes d'enfants, nous sentions responsables de l'échec conjugal de nos parents. Et puis les pères étaient partis l'un et l'autre après une naissance. Je crois que j'étais terrorisée à l'idée qu'Arnaud pourrait à son tour me quitter, une fois devenu père. Il faut croire que le désir de le garder à été plus fort que celui d'enfanter.
Hélène marque une longue pause. Médéane n'ose rompre son silence lourd de regrets.
- Au fond, ajoute-t-elle, nous avons recréé la fusion que nos deux mères vivaient. A tel point que je n'ai jamais pu désirer d'enfant avec Arnaud, tant j'avais le sentiment qu'il n'y avait de place pour personne d'autre dans notre histoire.
- Je comprends. Vous étiez déjà si plein l'un de l'autre, il faut une place folle pour envisager d'y introduire une tierce personne.
- Ne croyez pas que c'est si simple, Médéane. Un amour d'adulte ne peut pas ôter la frustration de n'avoir pas procréé ! Pourquoi tenons-nous tant à ce projet l'un et l'autre ? Mais il est notre enfant ! Et puis je vais vous dire autre chose...
Elle hésite, avant de murmurer sur le ton de la confidence.
- Arnaud voulait un enfant. J'en suis certaine maintenant. Je n'ai jamais voulu entendre ce désir, j'avais trop peur de le perdre ! Il ne m'en a pas parlé, il était tellement attentionné, préoccupé uniquement par le souci de me combler, de me rendre la vie douce et riche. Mais voyez-vous, je me suis souvent dit que s'il avait été une femme, il l'aurait fait, ce bébé, sans me demander mon avis.
Elle se tait soudain, puis reprend brusquement.
- Et il aurait eu raison!
Médéane a approché instinctivement sa main de son ventre, et caresse imperceptiblement la petite bosse à peine visible. Hélène s'approche, et pose à son tour sa main sur celle de la jeune femme.
- Vous savez que Volker m'a tout raconté. Tout. Je sais aussi que ce bébé n'est pas de lui, mais qu'il l'aime déjà comme son propre enfant. Je vous comprends tellement, Médéane, si vous saviez à quel point. C'est comme si vous répariez à ma place ce que je n'ai su offrir à Arnaud.
- Je ne me suis pas même posée la question de garder ou non le bébé, chuchote Médéane. Il était là, vivant, dans mon ventre, j'avais besoin de cette sensation, je me sentais tellement puissante, c'était formidable, cette force énorme qui m'envahissait. Je ne pouvais le partager avec personne. Il y avait un tel décalage entre ce que je ressentais pour ce petit être, et mes sentiments pour...le père biologique. Ce n'était pas...cohérent. Alors j'ai choisi.
- Vous avez choisi la vie, la liberté, l'amour infini. Comme je vous envie, Médéane.
- Mais ce n'est pas si simple non plus, proteste Médéane dans un élan de sincérité. Maintenant, je ne sais plus que faire de cet enfant qui pousse en moi. Je suis terrifiée à l'idée de devenir mère, et d'être comme les parents que j'ai eu. Vous ne me connaissez pas, Hélène, je suis vide, creuse. Je ne sais pas aimer. Et si je ne savais pas l'aimer, lui non plus ?
- Eh bien, croyez-moi, je l'aimerai à votre place.
Comme Médéane reste un instant interloquée, Hélène reprend.
- Ce que je veux dire, c'est que vous n'avez pas à vous en faire pour cet enfant. Avant même d'être au monde, il est déjà aimé et désiré par un homme et une femme. Au risque de vous choquer, je vous dirais que vous apprendrez à l'aimer vous aussi, et peu importe si l'attachement n'est pas immédiat. Je pense que vous avez certainement des comptes à régler avec votre passé avant de pouvoir vous tourner vers ce bébé, même s'il sort de votre propre ventre.
Médéane acquiesce. Elle est bouleversée, et en même temps pour la première fois elle entrevoit un peu de lumière dans son esprit. Hélène lui parle d'elle avec des mots simples, qui ne la précipitent pas dans le désespoir. Ainsi elle peut avoir confiance, demain est tout entier à construire, et elle n'est pas seule à poser les briques de son futur. Hélène se lève.
- Je vais vous laisser, j'ai déjà pris beaucoup de votre temps.
- Mais non, proteste Médéane, vous m'avez au contraire replongée dans le présent. J'en avais besoin. Vous veniez chercher du réconfort, et c'est moi qui ai reçu votre attention.
- J'ai eu ma part de réconfort en vous parlant, ne vous en faites pas. Si j'ai pu vous aider, c'est bien ainsi.
Hélène prend la main de la jeune femme et la serre fortement.
- Il faut pardonner, Médéane. Vous devez pardonner à vos parents, et comprendre aussi que ne pas être maternelle, alors même que l'on a enfanté, est un drame terrible. Mais tout s'apprend. Même l'amour maternel. L’enfant qui pousse en vous est votre devenir. C'est à vous seule de décider ce que vous voulez faire de votre avenir.
Médéane passe à autre chose.
- Nous commençons lundi, n'est-ce pas ? Si vous voulez passer la journée avec Arnaud, ne vous en faites pas, Volker et moi avons déjà établi le planning de la semaine, tout ira bien.
- Je sais que je peux compter sur vous deux. Mais je viendrais quand même assister au démarrage des travaux.
Elle plisse les yeux dans une grimace complice.
- Il faudra bien que je raconte l'instant du premier coup de pelle à Arnaud. Je le connais, il attendra le rapport quotidien avec impatience. Et puis, j'ai compris une chose très importante. Arnaud ne disparaîtra pas tant que j'aurai besoin de lui. Il attendra, je le sais.
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