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- Médie chérie, quelle audace, quelle inventivité
! Ah oui, quel sens de l'espace, du non-espace, de la relativité
des volumes, je suis en apesanteur devant ton génie ! Ce
Yoan Briton et toi, vous vous êtes vraiment, vraiment trouvés
! on se sent transporté dans un autre monde, une cité
utopique... on se perd dans les reliefs et les ombres, on y voit
double, triple, comment démêler ce qui est à
regarder et ce qui ne saurait se laisser apercevoir....
Médéane se retourne vers la guêpe au parfum
mille fleurs qui bourdonne autour d'elle.
- Je te remercie Ève, c'est un plaisir de travailler avec
un artiste tel que Yoan...
- Écoute, ma Médie chérie, j'ai absolument
besoin de toi pour mon nouveau salon. Je compte sur tes idées
géniales. Appelle-moi la semaine prochaine, c'est urgentissime,
tu me le promets ? Sans faute alors...
Laissant derrière elle un nuage violemment parfumé,
la mouche piquante s'envole ˆ la recherche d'une autre victime.
Médéane se retourne vers son amie Stella.
- Je rentre, bougonne-t-elle. Je n'en peux plus. Pierre s'envole
à l'aube pour Londres, je pourrais le croiser avant son
départ. Stella, occupe-toi d'Eve, mais laisse-moi quelques
jours pour décompresser, promis ?
- Attends une seconde, proteste Stella, je n'ai pas eu le temps
de te parler de Volker, tu te rappelles, l'architecte ? Il est
passé au début du vernissage, il a un projet pour
une décoratrice pleine de talent...
Médéane attrape sa veste, et se fraye un passage
parmi la foule dense.
- On se reparle, tu veux bien ? Là, j'ai juste envie de
rentrer chez moi et de dormir pendant trois jours. Et puis tu
vois, si je pouvais plutôt trouver un projet en pleine brousse,
je crois que je n'hésiterais pas... J'en ai la nausée,
de ce monde agité.
- Mais ça tombe bien, insiste Stella, il est sur un projet
grandiose, perdu en pleine cambrousse. Je ne vois que toi pour
avoir envie d'aller vivre loin de Paris pendant des mois...
- Là, tu touches le point sensible. On en reparle si tu
veux, pour le moment, je rêve de vacances soporifiques,
où les jours n'en finissent pas de durer, où je
pourrais m'ennuyer à mourir pendant des heures...
Elle embrasse son amie, et plonge la tête dans son sac
pour échapper aux vingt paires d'yeux qui tentent de la
happer. La porte s'ouvre, elle se plaque pour laisser entrer une
horde d'amateurs de petits fours, et sort.
...
L'air est frais, la nuit est tombée.
C'est l'heure calme des villes, le troupeau citadin est au repos.
Elle n'est pas très loin de République, elle va
marcher...
...
Enfin chez elle. Le nid est désert. Tant mieux. Le répondeur
clignote, attendant son accord pour laisser défiler ses
messages. La voix de Pierre s'élève dans le silence
de l'appartement. - Salut il est sept heures, je suis encore au
bureau, c'est dommage, je ne peux pas te rejoindre à ton
expo, on a encore trop de boulot pour Londres, tu comprends, hein,
ne m'en veux pas, et puis tu es la meilleure, ça va être
génial, tu vas mettre tout le monde dans ta poche et...
Bip Bip Bip. Médéane fait défiler la bande.
Une sourde irritation l'envahit. Alors qu'elle s'éloigne
de la machine, une voix inhabituelle la retient. - Bonsoir Médéane,
Jacques Volker au téléphone. J'ai beaucoup aimé
votre travail avec Yoan Briton. Votre collaboratrice, Stella,
a du vous informer de mon projet. J'aimerais que nous en discutions.
Je vous rappelle demain matin. Bonne nuit, et encore toutes mes
félicitations..."
Médéane esquisse un sourire. Jacques Volker. L'architecte
de ces dames... Elle l'a croisé à deux ou trois
reprises, prenant garde à maintenir les distances. Sa réputation
de séducteur le précède. Ce briseur de coeur
expose ses maîtresses au gré de ses humeurs. À
part ça, il est un architecte de grand talent... Mais vacances
d'abord. Même Volker attendra.
Toute sa tête fait Bip Bip à présent. Vite
une douche, vite dormir.
À peine a-t-elle éteint la lumière qu'elle
entend la clé dans la serrure. Trop tard. Elle ferme les
yeux de toutes ses forces comme si le sommeil allait la saisir
dans l'instant. Pierre s'approche du lit et se penche vers elle.
- Allo, Médé, Médé tu dors ?
- Je dormais. Plus maintenant, grâce à toi.
- Ouh quelle humeur délicieuse, ça fait plaisir
d'être accueilli avec tant d'allégresse...
- Pierre, tu me... Je suis crevée, il est tard, tu devais
rentrer plus tôt, pour qu'on se voit avant ton départ.
Le gros lion sort ses griffes. Une réunion importante,
ses collaborateurs à rassurer, son projet de l'année,
ça vaut le coup de sacrifier un peu de temps maintenant,
mais il promet, bientôt ils auront plus de temps. Il promet
toujours.
- Et ton expo c'était sympa ? Je voulais venir, et puis
Casenave m'a coincé au dernier moment. Le pauvre, sa femme
se barre, il est un peu paumé... il ne retrouvait pas son
billet d'avion, enfin tu vois le tableau, pas facile, facile...
Dis, tu as trouvé mon sac ?
- Dans l'entrée, soupire la jeune femme. J'ai mis tes trois
chemises repassées et tes deux blazers, le bleu, et le
grège. Tout est prêt, tu n'as qu'à ajouter
ta brosse à dents.
- T'es une vraie petite fée... Alors c'était comment
ce vernissage ? Alors, ma brosse à dents, voilà
voilà...
Réponse laconique.
- Correct. Stella aux anges, Eve hystérique, Yoan amoureux.
Et pour couronner le tout, Volker veut travailler avec moi.
Pierre passe la tête par la porte de la salle de bains.
- Volker, le grand mec qui change de femme selon la couleur de
son costard ? C'est cool. Dis-donc, tu crois que je vais trouver
des rasoirs à Orly Ouest à sept heures du matin
?
Un silence épais lui répond. Il a du sentir un
vent de lassitude émaner de sa chère et tendre.
Il revient s'asseoir auprès d'elle et fourrage sa main
dans ses cheveux.
- Allez, ça ira mieux après Londres. On fera un
petit break... Tu vois, on est en pleine course vers la belle
vie, on va se chercher une chouette barraque et...
- Et on sera riche, l'interrompt brutalement Médéane,
on rentrera dans notre belle maison après la nuit tombée,
et tu bosseras comme un fou, on fera un enfant qui ira à
la crèche toutre la journée, et qui sera gardé
par des nounous le week-end pendant tes séminaires et mes
coups de bourre.
Pierre se relève d'un coup.
- Mais qu'est-ce que tu veux ?
- Ben là je veux rien. Laisse-moi dormir, j'ai mal à
la tête.
Silence de couple usé. Elle sent la fêlure. Il s'éclipse
dans son bureau. À son réveil, il appellera un taxi,
il trouvera bien un magasin ouvert pour ces satanés rasoirs.
Elle ne dort pas vraiment, assaillie de rêves étranges.
Elle roule à toute allure dans une voiture rouge. La route
est sinueuse, et descend en grands virages de plus en plus serrés,
le long d'un ravin. Dans la voiture, deux hommes assis à
l'arrière échangent des propos avec animation. La
discussion s'envenime. L'un des deux hommes jette alors une valise
qui s'ouvre sous le choc. S'éparpillent des photos sans
image, des milliers de clichés flous. De plus en plus énervée,
elle accélère et, dans un virage vers la droite,
la voiture quitte la route. Elle se voit tomber au ralenti, dans
un silence parfait. Les hommes se sont tus, la voiture volerait
presque. Alors, elle va mourir ?
Elle se réveille en sueur. L'image ne la quitte pas. Elle
est trop fatiguée ces derniers temps. Tout à l'heure
elle prendra rendez-vous avec son médecin. Elle laissera
le répondeur s'user sur les messages de félicitations,
tandis qu'elle se noiera voluptueusement dans un grand bain de
mousse irisée.
Elle s'est endormie au petit matin, précipitée de
nouveau dans des rêves confus. Il est parti tôt, dans
son cotume vert tilleul et sa cravate en soie sauvage à
rayures jaunes. Elle a senti les effluves d'eau de toilette épicée
l'envahir dans son sommeil. Elle n'a pas ouvert les yeux, elle
connait trop cette image, son sourire de vainqueur, ses larges
épaules conquérantes, son beau sourire carnassier.
Lui ne se pose pas tant de question. Il veut réussir, c'est
tout. Il réussira.
"Sans moi". La pensée fugace l'a traversée
sans prévenir, la laissant interloquée. Elle se
souvient de leur rencontre, quatre années plus tôt,
au cours d'un de ces cocktails qu'elle ne supporte plus, le vernissage
d'une artiste pour laquelle elle avait réalisé des
grands drapés voluptueux. Elle revoit cette belle italienne
sombre et hautaine, qui peignait des portraits de femmes en habit
aux visages offerts, et des nus provocants et hermétiques.
La sensualité de ces madones trop vêtues contrastait
avec l'expression désarmée de leur visage, les offrant
démunies et fragiles. Et les grands corps sublimes, à
la chaire pleine et écrasante, sucitaient en elle l'envie
irrépressible de les toucher malgré leurs regards
froids et hautains qui les rendaient définitivement inaccessibles.
Elle était là, simplement, comme elle est toujours,
présente et absente dans le même moment, un peu encombrée
par tout ce monde autour d'elle qui l'enrobe de compliments, de
félicitations, d'empressements. Lui s'était approché.
Elle s'était laissée happer par sa voix rassurante,
une mélodie s'insinuant en elle, la faisant vibrer de notes
disparates. Yeux verts de tigre et dents de loup, duvet d'agneau.
Attendrissant dans ses certitudes, ce grand fauve apprivoisé
grignotait ses silences habités. Un coup de fil, quelques
dîners en tête-à-tête. Elle s'était
emmêlée dans les filets de ce chasseur tenace. Cette
force sereine, cette volonté sans faille, cette certitude
de voguer vers la réussite l'impressionnaient. Elle s'était
laissée porter par son enthousiasme, comme un petit parachute
de pissenlit, au gré du vent de ses envies. Ils s'étaient
installés dans un duplex sur les hauteurs du Père
Lachaise...
Depuis son lit, elle peut voir par la fenêtre se dessiner
les ombres fantomatiques des grandes croix des mausolées.
Chaque matin, à peine levée, elle saluepar la fenêtre
du salon les grands marronniers qui couvent tendrement la crèche
du quartier. Elle a investi les lieux de ses tissus flamboyants,
de fausses poutres apparentes, et d'un mur en pierre délimitant
le coin cuisine, qui de toute façon sert fort peu. Tous
les deux travaillent beaucoup, se croisent le temps d'un festin
charnel au milieu de la nuit, et partagent avec indolence un vrai
dimanche tous les deux mois. En quatre ans, ils ont eu le temps
de s'habituer à leurs absences plus encore qu'à
leur vie à deux. Jamais d'orage, aucune discorde, ils cohabitent
paisiblement, oubliant dans leur refuge douillet les stress des
réunions, le tourbillon des expositions, les flots de paroles
qui les submergent quotidiennement. Pas besoin de trop parler,
c'est reposant...
Depuis quelque temps, il parle d'enfant. Ses attendrissements
pour les échos de la crèche voisine l'irritent plus
qu'ils ne l'attendrissent. Elle songe que ça ne lui va
pas, cet air inspiré. "Notre fils, ajoute-t-il d'un
ton péemptoire qui la fait se raidir toute entière,
on l'emmènera là, c'est bien pratique d'avoir une
crèche à côté. Il guette sa réaction.
Elle, encéphalogramme plat. Puis il la prend dans ses bras
en caressant son ventre plat empli d'espoir fertile. Elle s'échappe
dans un demi sourire. Au début, elle a aimé cet
aveu d'amour. Peu à peu elle a compris qu'elle faisait
seulement partie de son plan de réalisation personnelle.
Elle ou une autre, c'est juste qu'il a décidé qu'il
était temps de construire une famille. Les hommes aussi
ont leur horloge biologique ?
Mais voilà, elle aussi sent poindre ce désir d'enfant
en elle. Mais pas comme ça, pas dans un programme si raisonné,
si raisonnable. Ce désir qu'elle sent monter en elle lui
donne envie de prendre la clé des champs. L'urgence de
dvier de la belle route qu'il lui trace de ses projets épais.
Elle se prend à rêver de liberté, de solitude,
de retraite au bout du monde. S'éclipser sans un mot. Oh
oui, ils ont une belle vie, ils réussissent. Mais a-t-elle
seulement jamais eu envie de "réussir" ? Plus
le succès l'envahit, moins elle se reconnaît, étrangère
à sa propre nature, essoufflée par la sensation
de courir trop vite. Quand s'est-elle arrêtée la
dernière fois pour regarder les fourmis au bord d'un chemin,
pour siffler un brin d'herbe, regarder les nuages en cherchant
les vaisseaux pirates, les monstres agonisants, les visages d'anges...
Oui, elle veut un enfant. Elle se sent capable de laisser germer
un petit être dans son corps, le nourrir de sa chair, prendre
dans ses bras une petite chose vagissante et l'aimer toute entière.
Mais pas comme il le lui propose. Elle veut grandir avec elle
dans ce monde d'hommes. Elle ne veut pas la ranger dans une jolie
crèche aux volets bleus avec ses petites tables symétriques,
et ses petites chaises colorées, et ses paniers de jouets
bien alignés, numéro de série dans un ensemble
préoccupé. Elle ne veut pas l'abandonner aux bras
d'une autre, même une gentille nounou dont la maison sent
bon le pot-au-feu qui mijote depuis l'aube. Elle vivra avec elle,
dans sa maison aux volets bleus, elle sera sa maman aux gros seins
plein de lait, elle fera elle-même des soupes maisons avec
de bons légumes frais du potager...
Et puis, ça, elle en est certaine : ce sera une fille. |