a:: accueil :: Roman en ligne :: Chapitre vingt

Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 20

Deux Inconnus


mise en ligne : 26 octobre 2007

 

Neuf heures ! Il n'en revient pas d'avoir dormi si tard. Il avait tellement pris l'habitude de se lever à l'aube pendant ces longs mois de travaux acharnés, que le chiffre indiqué sur le réveil lui parait presque indécent. Il plonge sous la douche avec entrain. Sa décision est prise: Il s'éclipse une semaine dans un petit hôtel de Mâcon. Il retrouve Hélène dans la cuisine de sa maison, attablée seule devant un café fumant.

- Ils ne sont pas levés encore. Nous avons veillé tard, nous avions tant de choses à nous dire. Notre petite Médéane est partie tôt ce matin. Je lui ai laissé ma voiture. Elle devait passer à la mairie pour demander son livret de famille. Et puis je pense qu'elle avait envie de dire bonjour à Marie.

Volker prend un air détaché. D'habitude, enfin jusqu'à hier, elle ne faisait rien sans lui. Il va falloir qu'il s'habitue à sa détermination de s'émanciper de ses sollicitudes.
- Bon. Vous ne voyez pas d'inconvénient à ce que je prenne l'autre voiture. Je voulais vous en parler hier, mais ce n'était pas vraiment le moment...J'aimerais prendre quelques jours de vacances. Votre famille vous tient compagnie... et puis je crois que Médéane a besoin de se retrouver un peu seule.

Hélène lui sourit avec sympathie. Sa souffrance lui fait peine. Il lui semble que les êtres humains sont bien masochistes, au fond. Arriver à se manquer l'un à l'autre alors que l'on partage la même vie, s'éviter à tout prix alors que l'on se cherche en vain, et qu'il est si facile de se retrouver tant que la mort ne vous a pas séparé. Au fond, Arnaud et elle ont eu de la chance. Ils ont échappé aux préliminaires compliqués, des “je te veux, tu ne veux pas, je ne veux plus, tu veux etc...etc...” Mais ces deux grands adolescents attardés, englués dans leurs contradictions, quel dommage qu'ils ne sachent pas utiliser leur intelligence professionnelle pour régler leurs problèmes affectifs tout aussi efficacement. Car enfin, régler des factures, organiser des horaires, solliciter des partenaires, répartir les charges, prendre les mesures, chercher les matériaux... Tout cela ressemble bien à la vie à deux ! Hélène saisit amicalement le bras de son ami.

- Prenez le temps que vous voulez, vous avez besoin de changer un peu d'air. Médéane n'est pas très facile à saisir en ce moment. Mais ça reviendra, il faut un peu de patience.

- Oh, de toute manière, elle fait ce qu'elle veut, nous ne sommes pas responsables les uns des autres, s'exclame Volker d'un ton faussement dégagé.

Hélène n'est pas dupe. Elle aimerait pouvoir lui donner des solutions, mais elle devine que ce n'est pas à elle de le faire. Et pour une fois qu'elle sait se taire...

- Et puis je suis bien entourée, ajoute-t-elle pour finir de le rassurer. Je n'ai pas encore fait connaissance avec la solitude, cette amie perfide qui risque de m'accompagner au bout de mes prochaines années. J'ai eu tant de plaisir à bavarder avec mon beau-frère à bâtons rompus. Nos mémoires communes m'ont fait effectuer un bond en arrière de plusieurs années, à l'époque où Arnaud et moi passions des heures à refaire le monde, à tirer des plans sur la comète... Deux fougueux vagabonds, emplis de rêves, et d'utopies. C'est un temps bien lointain, soupire-t-elle. Je me sens vieille aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir cent cinquante ans !

- Vous ne les faites pas, je vous assure, la raille gentiment Volker. Mais si vous avez envie que je reste auprès de vous, je peux remettre mon projet à plus tard...

- Surtout n'en faites rien. Nous avons tous droit à un peu de repos après ces longs mois de labeur. J'ai décidé d'interrompre les travaux jusqu'au mois de février. Nous avons fini les intérieurs, et le temps ne nous permet pas d'entreprendre les crépis des façades. Et puis nous avons de la marge sur le planning prévu.

Volker hoche la tête. C'est mieux ainsi. Médéane ne replongera pas la tête baissée dans les travaux en faisant mine de ne rien voir de ce qui se passe autour d'elle. Peut-être trouveront-ils un moment pour s'expliquer à nouveau. Il pourrait lui proposer de passer les fêtes de fin d'année à Paris, ou ailleurs...

- Partez faire votre petit tour, ajoute Hélène, et revenez en pleine forme, c'est tout ce que je vous demande. Et gardez confiance. La vie n'est pas toujours un long fleuve tranquille. Vos quarante ans passés ne vous l'ont pas appris ? Seriez-vous encore un petit garçon naïf et romantique ?

Peut-être, encore bien plus qu'il ne le pensait lui-même.

...

Médéane sort en trombe de la Mairie. Elle est furieuse. Rien ne va ce matin. Elle a entrevu sa fille ce matin en pédiatrie à peine quelques minutes. C'était le moment des soins, et elle n'a pas pu supporter l'idée de regarder les infirmières changer les tubes, les cathéters, défaire les pansements sur la petite peau exsangue, entendre le bébé pousser ses cris déchirants. Elle s'est éclipsée lâchement, honteuse de sa propre faiblesse. Puis une heure d'attente au guichet de l'état civil, pour s'entendre dire qu'elle doit monter à Paris chercher les documents manquants. C'est aberrant. Ne peuvent-ils pas tout simplement les faire passer d'un bureau à un autre ? L'employée a été formelle, et entêtée. Elle ne lui a donné aucune explication. “Vous devez vous présenter à la Mairie du seizième arrondissement, où votre naissance a été déclarée.” Elle se laisse tomber sur le siège de sa voiture, exaspérée, et pose sa tête sur le volant. Réfléchir. Peut-être est-ce le moment de s'échapper un peu. Marie est encore à l'hôpital pour quelques jours. Elle ne peut pas envisager de l'emmener avec elle à Paris. Ce pauvre petit bout si fragile... Est-ce qu'elle saura seulement la prendre dans ses bras sans lui faire mal, lui changer ses couches minuscules, laver son petit corps fragile ? Hélène sera là pour l'aider, c'est tant mieux. Et puis Marguerite aussi, sera certainement ravie de jouer la nounou... Oui, c'est une idée. Si elle faisait un petit saut, juste un aller-retour, pour régler cette histoire de papiers. Et parler à Stella. Elle a envie de savoir. Si ses soupçons se vérifient, Stella n'aura fait que prendre sa revanche. Après tout, peut-être s'est-elle sentie lésée plus que Médéane ne le pensait, quand Volker et elle sont partis pour Saint-Amour. Elle était si persuadée qu'il se passait quelque chose entre eux depuis le premier week-end chez Hélène...Et Arnaud. Que c'est loin tout ça ! Mais la rancoeur d'une femme ne connait pas l'usure du temps.

Arrivée au domaine, elle se précipite chez elle, espérant ne pas croiser Volker. Au moment ou elle tourne la clé dans sa serrure, la porte de son voisin s'ouvre. Médéane réprime un mouvement de dépit.

- Tu arrives ou tu t'en vas ? s’enquiert Volker.

- J'arrive, mais je suis pressée, je repars dans quelques heures pour Paris.

- Tu pars aujourd'hui à Paris, s'étonne Volker, Mais Hélène est au courant ?

- Non, répond-elle sèchement, je ne lui en ai pas encore parlé, mais il me semble que ça ne pose pas de problème. Elle a de la compagnie cette semaine, et d'après ce que j'ai entendu dire en rentrant, vous avez décidé de ne pas reprendre les travaux ce mois-ci.

Autant de pas s'avancer sur ce sujet délicat. La jeune femme n'a pas l'air décidé à renouer le contact. Pourquoi cette décision soudaine, de partir seule à Paris ? Il aurait pu l'accompagner. L'idée qu’elle parte là-bas lui donne des sueurs froides. Elle pourrait ne pas revenir. Il est en train de la perdre.

- Mais...tu comptes rester longtemps, demande-t-il en tentant de contenir le tremblement de sa voix. Enfin, c'est pour Marie, c'est pour savoir comment on fait, à l'hôpital...

 Aïe, gaffe. Re-gaffe. Voilà. Il va l'accuser d'être une mauvaise mère, d'abandonner son enfant. Pas question de se laisser culpabiliser.

- Mais je ne pars que pour deux jours, coupe-t-elle. Marie ne se rendra même pas compte de mon absence ! 

Rester calme, conciliant.
- Oui, tu as raison. Et tu vas chez Stella...?

Il ne peut s'empêcher de penser à son choc, si elle se retrouve face à Pierre en ouvrant la porte de l'appartement de Stella. Médéane a mal interprété l'inquiétude qui perce dans sa voix. Une lueur mauvaise passe dans ses yeux. Ainsi il est inquiet, ses petites cachotteries vont être dévoilées, il n'en mène pas large, le manipulateur professionnel. Elle lâche, perfide.

- Je ne sais pas encore. Je dois faire des papiers administratifs, et c'est tout. Je verrais bien si j'ai le temps de lui rendre une petite visite.

- Mais où vas-tu dormir ? insiste Volker maladroitement. Je peux peut-être t'aider à trouver un petit hôtel pas trop cher...

- Mais fiche-moi la paix, crie Médéane, perdant subitement tout contrôle. Je peux me débrouiller toute seule. Qu'est-ce que tu me veux à la fin !

Le ton perçant a fait reculer Volker d'un pas. Ses yeux se brouillent, il ne sait plus si c'est de rage ou de douleur.
- Médéane, qu'est-ce que je t'ai fait ? Qu'est-ce que j'ai fait...

Elle étouffe de rage. Comment a-t-il le toupet de jouer les victimes, alors qu'il s'est amusé d'elle depuis le début. Ah elle lui a servie pour les bons sentiments. Mais maintenant, c'est fini elle ne veut plus être son alibi de gentilhomme prévenant. La colère fait trembler tous ses membres. Elle balbutie, vindicatrice.
- Cherche un peu. Tu n'es pas bien clair, toi non plus. Remets-toi en question, avant de me faire porter le chapeau.

- Mais de quoi tu parles ?

 Il y a tant de reproches au bord de ses lèvres.
- C'est bien toi qui a demandé à Hélène d'interrompre les travaux ? Mais moi j'ai envie de retravailler, j'en ai besoin. Si tu veux des vacances, prends-les, je me débrouillerai sans toi. Qu'est-ce que je vais faire, pendant plus d'un mois, sans pouvoir travailler ?

- T'occuper de ta fille, peut-être, il serait temps que tu y penses.

Il n'a pas pu s'en empêcher. Médéane vire au pourpre.
- Je ne te permets pas de juger mon attitude. Tu n'as aucun droit, ni sur moi, ni sur elle.

La colère le prend à son tour. Il lui jette en vrac au visage, sa dureté, sa froideur. Ne peut-elle au moins penser à ce bébé. Si elle l'abandonne, comment cette petite fille saura-t-elle d'où elle vient. Elle doit lui donner des repères... Médéane ne comprend pas. Maintenant, il voudrait qu'elle aille tout dire à Pierre ? Et pourquoi pas qu'elle retourne vivre avec lui !
Volker se rend compte qu'il n'est pas bien clair. Il manque l'explication toute simple, ce secret qu'il doit garder pour protéger Stella, pour laisser Pierre éloigné de la petite fille qui le regarde avec ses grand yeux aveugles là-bas, dans sa bulle. Pour ne pas perdre cette femme qu'il aime encore plus dans ses défenses farouches. Il tente de calmer ses esprits. Il a devant lui un chat furieux et blessé. Pas moyen de s'en approcher, de percer ses défenses, de l'atteindre. Mais qu'est-ce qu'elle lui reproche ? Est-ce qu'elle sait déjà, pour Stella et Pierre, et elle lui en veut de son silence. Non, elle le lui aurait dit.

Découragé, il fait demi-tour, laissant Médéane elle-même surprise de l'intensité de son agressivité. Elle réunit quelques affaires dans un petit sac léger, appelle un taxi. C'est la première fois depuis qu'elle vit ici qu'elle ne demande pas à Volker de l'accompagner quelque part. Cette sensation nouvelle d'autonomie lui laisse un goût amer, qu'elle refoule aussitôt. Des questions dérangeantes s'imposent dans son esprit. Et si elle se trompait ? Et si elle l'avait mal jugé, qu'il ne se passait rien ? Il avait l'air si désemparé, si malheureux. Peut-être que s'il avait ouvert ses bras elle s'y serait précipitée. Elle secoue la tête. Non. Garder sa rage intacte, pour conserver la force. Les hommes ne méritent aucun pardon. Eux savent abandonner sans remords, sans un regard en arrière. Peut-être a-t-il déjà déchanté de l'idée de paternité. Elle se passera de lui. Même si l'envie la tenaille  de s'enfouir contre sa large poitrine, humer son odeur épicée, caresser ses tempes argentées. Elle le déteste aussi pour ce désir que sa seule présence provoque. Non, elle n'a pas besoin d'homme dans sa vie. Quand sa petite Marie sera là, auprès d'elle, elles auront le temps de faire connaissance, elle fera des projets avec elle et personne d'autre, elle la rendra heureuse, et il n'y aura personne pour les séparer... Elle revoit le bébé perdu dans son petit bocal transparent. Elle hait cet endroit. Elle hait les infirmières, l'odeur de l'éther acre et doucereuse qu'elles laissent dans leur sillage propre et dévoué. Elle hait leur regard compatissant, leurs conseils pleins de bons sentiments, leur silence empli de reproches...

Hélène a eu l'air un peu surpris. Elle n'a rien osé dire, mais Médéane a bien senti qu'elle était contrariée. A croire que tous se liguent contre elle en ce moment. Et les travaux interrompus jusqu'en février. Elle aurait bien aimé se replonger la tête dans les factures, les problèmes urgents, les soucis quotidiens d'organisation, pour ne penser à rien d'autre que du matériel, de l'immédiat, du concret qui ne la déçoit jamais. Au moins elle n'a pas à se poser de questions. Elle fonce, et rien ne lui résiste. C'est encore un coup de Volker. D'ailleurs il n'a rien dit quand elle l'en a accusé. A part la renvoyer à sa maternité déficiente !

Quand Volker revient, en fin de journée, le nid est désert. Médéane est partie, emportant avec elle les reproches amers, les critiques acerbes. Il ne peut s'empêcher de pousser un soupir de soulagement. Les choses finiront par se régler. Il a passé l'après-midi auprès de Marie, et comme chaque jour le miracle s'est produit. La petite s'agite quand il arrive, comme si elle le reconnaissait alors qu'il passe seulement le seuil de la pièce ! Et elle sourit quand il lui parle ! Sa petite bouche se tord comme pour chercher comment lui renvoyer un petit signe de reconnaissance. Cet après-midi, elle a tendu ses maigres bras violacés vers lui, alors qu'il lui parlait de sa voix tendre et chantante, et elle a regardé dans sa direction avec une telle intensité que les larmes lui sont montées aux yeux. Il lui a parlé longtemps, sans s'arrêter, de sa peine, de ses espoirs, de son amour pour elle, et pour sa maman. Quelque chose a du lui échapper. “On est si maladroit quand on aime”, songe-t-il tristement.