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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 25 :

Lettre à Pierre.


mise en ligne : 30 janvier 2008

 

Pierre,

Est-ce qu’aujourd’hui j’aurai enfin le courage de venir te parler, te rendre les comptes que je te dois depuis mon départ précipité ? Je devine que tu t’étonnes déjà. La fière Médéane, viendrait te supplier de lui pardonner ses errances ? Eh bien, même si ce n’est pas tout à fait le cas, je t’autoriserai à le prendre dans le sens que tu voudras. Mais lorsque tu auras compris le sens de ma lettre, je pense que la raison t’apparaîtra plus clairement. Cependant, je ne peux en venir à ma motivation véritable sans tenter de t’expliquer ce que je crois avoir compris de moi-même.

Mais peut-être devrions-nous reprendre au tout début, le jour où j’ai mis un terme à notre relation, en me dérobant sans avoir le courage de te dire la vérité. Tout comme lors de notre dernière entrevue, quand j’ai préféré m’enfuir plutôt que de te faire face. Mais n’ai-je vécu autrement que par la fuite, dès lors que je ne sentais pas d’autre issue possible, empêtrée dans mes propres incompréhensions ? Allez, je tourne en rond, mais il est temps pour moi d’en venir au fait, et je te supplie de lire cette lettre jusqu’au bout, quelqu’en soit pour toi le prix à payer. Il l’est moins, crois-moi, que la somme des erreurs que j’ai accumulées dans ces derniers mois.

Ce printemps, au mois d’avril, j’ai fui. Parce que je ne voyais pas d’issue possible à notre couple. Je ne pouvais pas t’apporter ce que tu me demandais: cette harmonie délicieuse, dans un foyer tranquille et chaleureux, la constance des sentiments, la quotidienneté de l’amour. Tout ce que je n’ai jamais ni connu, ni envisagé. A mes yeux, nous courrions à la déroute. Mais je t’entends déjà. Ce qui est fait est fait. Où veut-elle en venir ?

J’imagine que tu as du beaucoup poser de questions à Stella sur ma dernière phrase. Ne pas trahir quoi ? Mais je sais qu’elle ne m’a pas trahie, chère Stella, ma soeur bien-aimée que je garde précieusement au fond de mon coeur. Alors qu’elle avait  raison de m’implorer de te dire la vérité. Oui, c’est à moi de tout de dire, de t’expliquer ce lourd secret que je porte, et que je lui fait porter malgré ses véhémentes protestations. C’est grâce à  elle que je viens te dire la vérité, et je l’en remercie aujourd'hui de m’avoir donné ce courage, alors que j’ai si peur.

Mes propos sont confus ? Attends, tu vas comprendre.

Non, Pierre, je n’ai pas fui parce que je t’ai vu prendre Stella tendrement dans tes bras. Aujourd'hui c’est un réconfort de vous savoir tous deux heureux ensemble. Mais en vous voyant, j’ai compris que je ne pourrai plus cacher la vérité. Cette vérité, la voici, toute nue. Comme il est difficile d’écrire ces mots !

Marie est ta fille.

Je t’ai quitté après avoir appris que j’attendais un enfant de toi. Il n’y a jamais rien eu entre Volker et moi pendant tout ce temps, qu’un immense complicité. Lorsque j’ai appris que j’étais enceinte, je me suis vue enfermée dans cette jolie cage dorée que tu me proposais. Excuse-moi encore une fois d’être si directe, mais il faut que tu me comprennes un peu ! J’ai essayé de te faire comprendre, mais tu étais si sûr de toi, si certain de me faire plaisir. Alors j’ai eu peur de ne pas pouvoir aller au bout de mes rêves, de ne pas être autorisée à répondre à cet appel que me lançaient Volker, Hélène, Arnaud, et la vieille bâtisse de Saint-Amour. Je n’ai jamais su te convaincre. Qu’aurais-je pu répondre à tes arguments rationnels ? Je n’avais pas de réponse, j’étais prise au piège.

Et puis, il m’était difficile de me situer par rapport à cet enfant qui naissait là, dans mon ventre. J’ai le souvenir d’une enfance si pauvre en sentiments, si vide d’affection. J’avais peur de ne pas assez t’aimer, et de ne pas supporter l’enfant à tes côtés. Je me voyais déjà reproduire le malheureux schéma familial d’indifférence et de désolation affective. Chez toi non plus, on ne pratique pas l’embrassade à tour de bras, n’est-ce pas ? En quatre ans, j’ai du rencontrer ta mère deux fois, dont une par hasard dans un magasin, tu te rappelles ? Elle ne s’est pas arrêtée deux minutes pour nous parler. Je n’ai rien dit alors, mais si tu savais comme j’ai eu mal de cette indifférence. Qu’aurions-nous fait de cet enfant dans ce désert ?

Malgré mon, désarroi, je n’ai jamais envisagé d’interrompre cette grossesse. J’étais heureuse d’être enceinte, mais je ne savais que faire de ce bonheur si personnel que j’ai ressenti, au moment où j’ai su...  Ma seule, mon unique solution, c’était de disparaître, une fois de plus, de changer de vie en espérant changer les données de base. Mais tu le sais, on se fait toujours rattraper par ce qu’on a refusé de comprendre...

Ne prends pas trop durement ce que je te dis, surtout ne le prend pas contre toi. Ma détresse était si grande. Je me sentais sombrer à tes côtés, malgré l’apparente aisance quotidienne. Aurais-tu accepté de comprendre ce que je ressentais, alors qu’il n’y avait pas de place pour toi dans mon échappée ? Je faisais naufrage. Cette grossesse m’a donné envie de me sauver moi-même. A tes dépends, je t’entends d’ici. C’est vrai. Je reconnais à quel point j’ai été monstrueuse d’égoïsme. Mais je te jure que je n’avais pas d’autre choix. Tu m’étais devenu inabordable...

Et puis le projet est tombé en même temps, comme un signe impérieux du hasard. Et je l’ai pris comme tel. C’était un message. J’ose même penser, et c’est facile puisque tu ne peux me répondre immédiatement, que tu savais déjà qu’il n’y avait pas d’avenir possible pour nous deux. Tu m’aimais, certes, mais je devais être tellement dérangeante, tellement insaisissable. C’était épuisant, n’est-ce pas de me suivre dans les méandres de mon univers tourmenté ?

Je suis si heureuse que tu aies trouvé cet équilibre avec Stella. Je le sais, car je la vois, elle resplendissante et épanouie, rayonnant d’un bonheur fulgurant. C’est d’ailleurs le moment pour demander à ma chère amie de me pardonner ma violence. J’ai du lui faire si peur. Je veux qu’elle sache, par ces mots, que non seulement je ne lui en veux pas, mais qu’au contraire je lui suis reconnaissante d’avoir su t’aimer sans me trahir. Comme ça a du être difficile, de ne rien dire, pendant tout ce temps. Elle a souffert beaucoup de son silence forcé, je le sais car j’ai entendu sa douleur de ne pas tout te dire, comme si à son tour elle risquait te trahir ainsi que je l’ai fait. Mais elle ne t’a pas trompé, comprends-le bien. Elle a seulement respecté son serment, combien détestable. Et si je me suis enfuie en vous voyant, c’est que j’ai cru un instant que Stella t’avais tout dit, avant que je n’ai pu me résoudre moi-même à le faire.

Je te dois encore beaucoup d’explications. Et je suis prête à te les donner quand tu me le demanderas. Je veux juste, avant de terminer cette lettre, te préciser quelques points, qui j’espère t’aideront à comprendre mon attitude parfois étrange.

Je te le répète, afin que tu n’aies aucun doute sur ta paternité : il ne s’est rien passé entre Volker et moi lors de ce premier week-end, ni même après, au cours de ces longs mois de grossesse. Pourtant, Volker a été mon premier et indispensable soutien. Il s’est pris d’une affection indéfectible pour ce bébé à qui j’ai d’abord refusé ma tendresse. J’étais si désemparée à la naissance de Marie. Je n’avais pas réglé mes incohérences, et j’avais, une fois de plus, envie de m’enfuir plutôt que de me retrouver face à mes responsabilités. C’est à ce moment que je suis montée à Paris, pour une banale histoire de papiers d’identité, me semblait-il. J’arrivais de la gare le soir où nous nous sommes vus, et je me suis réfugiée dans un hôtel après notre confrontation. Je me sentais si stupide. Le lendemain, je me suis présentée à la mairie, où j’ai appris brutalement que j’étais une enfant adoptée. Le choc... Après, que te dire. Je suis restée deux jours, je crois, prostrée dans cet chambre d’hôtel, sans pouvoir reprendre contact avec la réalité. Et puis enfin un matin, le clair s’est fait dans mon esprit. Je me suis rappelée l’existence - eh oui, j’en étais à ce degré là d’hébétitude - de ma petite fille qui m’attendait là-bas, dans son petit lit d’hôpital, et je suis rentrée chez moi.

Voilà. Je suis prête à assumer ta colère, tes reproches, tes exigences, tout à fait fondées, de père biologique également. Je reste pourtant persuadée que j’ai bien fait, pour nous deux, de partir. Je te demande aussi de comprendre à quel point aujourd’hui Volker est important pour ma petite fille. Et pour moi. N’oublie jamais, même au plus fort de tes rancoeurs, que c’est grâce à lui qu’elle a accepté de se battre pour survivre.

Ta fille s’appelle Marie, Perrine. Elle est née le 12 novembre, et a aujourd’hui huit semaines. Elle est paisible et douce.Tu peux la voir quand tu veux. Quand tu seras prêt à la rencontrer. Si tu refuses de la connaître, j’accepterai ta décision. Je veux juste réparer mon injustice à ton égard, et t’offrir ce choix que je t’ai nié jusqu’à aujourd’hui. Enfin, j’ose te dire que je suis heureuse auprès de Marie et de son papa d’adoption, Volker. J’espère sincèrement que vous l’êtes autant que nous le sommes ensemble. Embrasse tendrement Stella pour moi. Je ne pourrais que lui redire ma tendresse éternelle.

Affectueusement à toi,
Médéane.