Volker raccroche rageusement le combiné. Encore occupé chez Stella. Elle a du décrocher, par peur de l’entendre à nouveau. Cette Stella, quelle autruche ! Elle ne pouvait pas faire attention quand même ! Il n’a pas eu de nouvelles de Médéane depuis la confrontation avec Pierre. Ca fait maintenant deux jours. Médéane doit être dans un état... Il n’ose pas imaginer. Où a-t-elle bien pu se réfugier ? Il tourne en rond dans sa petite chambre d’hôtel. Peut-être ferait-il bien de retourner à Saint-Amour maintenant. Les derniers invités sont partis la veille, et Hélène s’est plainte de ne pas avoir de nouvelles de Médéane. Pour ne pas l’inquiéter, il a prétendu qu’il lui avait parlé le jour même. “ Tout va bien, elle vous embrasse, elle rentre bientôt”. Mentir d’une si grossière façon. Il n’aurait jamais pensé en arriver là un jour. Hélène n’a pas posé de question. Elle n’est pas dupe. Elle sait que rien n’est simple entre ses deux amis, mais elle est en âge d’être plus philosophe. “Ca lui passera”, lui a-t-elle dit, alors qu’ils se penchaient tous deux vers Marie avec tendresse. Elle avait du sentir son désarroi croissant. Il ne s’était jamais senti aussi démuni qu’en cet instant, face à cet enfant chéri, tous deux seuls au monde sans elle. Deux orphelins, avait-il songé en se voyant tout à coup face au berceau de verre. La voix d'Hélène l’avait arraché à son désespoir naissant: “Elle a des comptes à régler avec elle-même, résignez-vous à attendre encore un peu...”
Il rassemble ses quelques affaires. Inutile de rester plus longtemps ici. Il se désespère et s’enfonce dans une solitude éprouvante. Et il a besoin de la sagesse d’Hélène, de son regard serein sur les êtres et les choses, de ses conversations à bâtons rompus emplies de bonté et d’optimisme. Même la mort d’Arnaud n’a pas altéré cette confiance totale qu’elle a dans l’existence, dans ce que la vie peut lui offrir encore. Dire que Médéane n’a vécu que pour les travaux pendant presque une année, et qu’elle est capable tout à coup de partir sans un regard en arrière. Et si elle ne revenait pas ? Il serre les dents. La tristesse l’englue dans sa mare boueuse de culpabilité et de souvenirs affligeants. Il revoit mille et mille situations, alors qu’une petite voix acerbe lui murmure “C’est de ta faute, tu n’aurais pas du...Tu n’as pas pensé...” A-t-il une seule fois eu la bonne attitude face à cette femme si déroutante ? Comme on manque d’instinct quand on aime... Allez, il est temps de rentrer au bercail ! Il attrape son sac de voyage, descend payer l’aubergiste, et sort de l’hôtel. Il marche d’un pas décidé dans le petit matin frais. C’est l’hiver, son haleine s’échappe en volutes de fumée et se fond dans l’air glacé. L’hôpital est à quelques centaines de mètres. Il va voir son petit ange. Il va saluer son astre comme chaque jour depuis qu’elle a fait irruption dans sa vie. C’est une pulsion irrésistible. Il faut qu’il la voie, qu’il lui raconte le monde, qu’il la regarde respirer paisiblement. Marie, sa petite Marie si fragile dans son cocon de verre... A chaque minute passée loin d’elle, elle lui manque avec plus d’acuité. Depuis que Médéane est partie à Paris, il ne s’est pas passé une journée qu’il n’ait partagée avec l’enfant. Il lui parle de sa maman, qui va revenir bientôt. Les yeux ronds et profonds le regardent avec intensité, et il croit retrouver le regard pénétrant de sa mère. Est-lui qui tente de la rassurer, ou est-ce elle qui le tranquillise ? Chose étrange, plus il lui parle, et plus il retrouve sa sérénité. Cette petite présence confiante fait couler en lui une énergie formidable. Hier, ils l’ont enfin sortie de sa cage de verre, et telle Blanche-Neige, elle a paru s’éveiller sous ses caresses attendries. Il attendait ce moment depuis si longtemps. La serrer contre lui, humer son odeur chaude et laiteuse, enfouir son nez dans ses petits cheveux drus et soyeux. Il a cru défaillir de bonheur. A son contact, il ose croire à nouveau que rien n’est bien grave, que tout va s’arranger. Qui peut résister à cette petite vie naissante, et à ses tranquilles certitudes. Qu’ils sont fous avec leurs histoires torturées d’adultes, alors qu’il est si simple d’aimer !
Chaque soir il devient plus difficile de s’arracher à elle, de la laisser aux mains des infirmières, et de rentrer seul dans sa petit chambre, comme un étudiant en peine de devoirs à faire. C’est pour cela qu’il doit rentrer. La solitude le rend fou. Aujourd’hui, c’est décidé, il ramènera Marie à Saint-Amour. Elle va bien maintenant, elle a déjà repris son poids de naissance, et même un peu plus. Elle prend le biberon facilement...Il est temps qu’elle rentre chez elle, qu’importe ce qu’en diront les médecins. Ils l’ont assez eu pour eux. A lui, et à Médéane d’en profiter pleinement. Au fond de lui, demeure tapie la certitude que seule Marie pourra ramener sa maman à Saint-Amour. Ils vont l’attendre, le temps qu’il faudra. Seuls au monde mais ensemble, à guetter son retour.