Le voyage a été long et affligeant. Un roulis maussade lui a donné mal au coeur dès les premiers kilomètres. Elle a du supporter les émanations pestilentielles du compartiment fumeur, collée à une voisine malodorante et disgracieuse. Alors qu'elle marche le long du quai, happée par l'air irrespirable et pollué, la tête lui tourne. Elle s'installe à la terrasse du café de la gare, insensible aux mouvements agités de la foule compacte qui va et vient dans un chaos organisé. Tout ce remue-ménage l'indiffère. La jeune femme finit son jus d'orange insipide et se lève. Elle ira à pied directement chez Stella. Volker a du s’empresser de la prévenir de son arrivée. C'est à une demi-heure au plus, son sac de bagage ne pèse rien.
Marcher lui fait du bien. Elle n'arrive plus à se situer dans cette grande ville qu'elle a abandonnée voilà presque un an. Elle a besoin de retrouver ses repères. Elle flâne, comme dans l'ancien temps, de boutiques en devanture. Peu pressée de rentrer, moins fatiguée d'une journée sans labeur. Il fait frais mais le soleil réchauffe quand même de ses rayons timides les rues glacées. Elle s'arrête dans une boulangerie et choisit un gros gâteau crémeux. Stella va hurler, elle qui passe son temps au régime ! Elle rit sous cape. Elle se sent plus légère, toute la fatigue et la tristesse de ces derniers jours commence à s'évanouir dans le vrombissement des voitures et l'agitation de la ville. Il lui semble sortir d'un rêve étrange. Bastille. Rue de Lappe. Elle y est. La faune étrange du quartier n'est pas encore de sortie. La rue est presque calme. Elle reconnaît la grande porte d'entrée coincée entre la petite galerie blanche - tiens, elle est fermée - et le vendeur de pizza que toutes deux fréquentaient souvent, du temps où elle étaient célibataires, pour alimenter leurs soirées de papotage intensif en se goinfrant de réginas et de napolitanas. Stella Buris, quatrième gauche. Elle appuie sur l'interphone, la porte sonne en retour. Elle va enfin s'effondrer sur le canapé beige et retrouver sa tendre confidente. Un élan d'affection l'étreint au fur et à mesure qu'elle gravit les marches. Qu'elle a été stupide de lui en vouloir de tout cela. Et même avec Volker, elle a été trop dure. Elle lui téléphonera tout à l'heure pour s’excuser de son agressivité, lui dire qu'il est libre, qu'il a le droit d'aimer qui il veut, quand il veut...Qu'il sera toujours son cher, très cher Volker... C'est plus facile au téléphone. Quand il est en face d'elle, elle a trop envie de le dévorer à pleine dents...Elle frappe à la porte, retrouvant le signal particulier qu'elles s’étaient imaginées: deux coups forts pour "Je suis seule, pas de danger". Trois coups plus brefs; "attention, j'amène un inconnu". Selon le code, Stella mettait entre une demi seconde et trois minutes pour ouvrir.
La porte s'ouvre. Médéane a un mouvement de recul. Dans l'encadrement de la porte d'entrée, Pierre lui fait face, aussi abasourdi qu'elle. Après quelques secondes pesantes d'un silence gêné, il balbutie:
- Quelle surprise ! Si je m'attendais...
Médéane ne bouge pas. Elle est comme pétrifiée. Les idées se bousculent dans sa tête. Mais que fait-il chez son amie ? Jamais elle n’aurait pensé le trouver ici. Est-ce que Volker, par vengeance... Non, c'est impossible. Pierre tente de reprendre contenance.
- Entre, je t'en prie. Stella ne devrait pas tarder. Nous avions rendez-vous.
Rendez-vous ? Stella et Pierre. La situation lui échappe. Elle s'avance lentement dans l'appartement, et son regard s'arrête sur le meuble d'entrée. Dans le vide-poche, la montre acier de Pierre, reconnaissable entre mille. Elle lui avait offert au retour de leur voyage en Afrique. Une grande fatigue l'envahit tout à coup. Pourquoi Pierre ici, chez Stella... Médéane s'assied, sidérée, elle ne comprend plus rien.
- Tu veux boire quelque chose ? propose Pierre, de plus en plus mal à l’aise.
- Oui, un jus de fruit, si tu as.
Elle le regarde se diriger vers la cuisine, ouvrir sans hésiter la porte d'un placard, et prendre un verre. Il pose le plateau sur la table basse, et s'assied à son tour. Quelque chose lui échappe. Cette situation est tellement incongrue. Est-ce que Stella aurait vendu la mèche ? Après tout, si Volker l’a averti de son arrivée, elle a pu prévenir Pierre pour la mettre “face à ses responsabilités”, comme elle le dit si bien. Plus elle rumine ses pensées, plus son visage se bute.
- Mais, demande-t-il d'un ton aussi léger que possible, Stella était au courant de ta visite ?
- Non, je voulais lui faire la surprise. Je suis à Paris pour deux jours, j'ai des papiers à régler.
- Ah.
Pour une surprise...Tous deux pensent la même chose. Pierre s'interroge. Est-ce qu'elle sait ? Il la dévisage à la dérobée. “Elle a maigri, songe-t-il. Toujours aussi jolie, plus encore, comme animée d'une lumière étrange. Ce même regard effarouché, cette attitude de chat sauvage prêt à griffer pour défendre on ne sait quelle intégrité. A bien la regarder, elle est différente pourtant. Elle fait plus... femme. Elle n'a plus cette allure éthérée d'éternelle adolescente. L'insouciance l'a quitté, il y a chez elle une gravité inhabituelle...” Médéane s'affole. Elle se sent prise au piège, acculée dans son mensonge. La fatigue accroît encore son désarroi, elle a envie de se lever d'un bond et de se précipiter hors de cet appartement, loin de cet homme à qui elle a tout caché. C’est lui qu'elle a trompé, à qui elle a volé son enfant, lui qui ne lui a jamais rien fait d'autre que de lui promettre une vie saine et tranquille. Les phrases de Stella lui reviennent dans la tête comme autant de coups de marteau. Elle saisit le verre. Sa main tremble.
Des pas précipités se font entendre dans l'escalier. Pierre se lève d'un bond. Surtout, la prévenir, qu'elle ne fasse pas de gaffe. Au moment où il s'avance vers l'entrée, la porte s'ouvre en grand, et Stella éblouissante, se jette dans ses bras.
- Amour, je suis super en retard ! J'ai fait un petit détour par la place des Victoires. Il y avait des soldes chez...
Sa voix se casse. Derrière l'épaule de Pierre, au-delà de ses yeux lui implorant de se taire, elle vient d'apercevoir la frêle silhouette qui se redresse, et le regard pétrifié de son amie. Elle bafouille.
- Médé, mais, comment se fait-il...
La jeune femme s'est levée. Elle reste stupidement figée devant le couple qui lui fait face, les bras ballants d'étonnement. Comment n'y a-t-elle pas pensé ? Une foule hétéroclite d'images lui revient en mémoire. La gêne de Stella, son insistance propos de la paternité de Pierre, ses questions voilées. Et puis l'embarras de Volker, qu'elle a pris pour des cachotteries d'amoureux transi. Parce qu'il savait. Sa vision se brouille et un ruisseau de larmes involontaires voile ses yeux. Elle essuie furtivement les gouttes qui perlent le long de cils, et tente de reprendre une contenance. La chaleur monte dans ses tempes et lui fait tourner la tête. Elle doit s'en aller, vite, sinon elle va tomber asphyxiée. De l'air, oui, c'est ça, elle a besoin de respirer. Ses mâchoires sont lourdes, la langue reste collée contre le palais, les mots s'engluent en une bouillie incohérente. Alors que Stella fait un pas vers elle pour rompre la tension intolérable, son sang se met à bouillonner en de gros spasmes douloureux. Humiliée. Trahie, moquée, dérisoire. Rien ne peut décrire l’esseulement qui l’étouffe. Elle a six ans, elle erre dans l'appartement noir et hostile. Sa mère est partie dès qu'elle l'a crue endormie, rejoindre son amant du moment. Au milieu de la nuit, elle eu soif, s'est levée et c'est là qu'elle a vu la porte entr'ouverte de la chambre et le grand lit vide. Abandonnée, seule au monde. C’est la même angoisse qui l'étreint tout à coup. Elle a six ans et elle pleure en silence, car personne ne l'entend, personne ne la voit. Personne ne la réconforte. Stella s'approche encore. Médéane la regarde, misérable. Peut-être a-t-elle déjà parlé de Marie à Pierre. Eviter les questions à tout prix, c'est la seule chose à faire. Alors que son amie tente de lui saisir le bras, elle articule avec difficulté:
- Si tu m’as trahie...
Elle évite le contact, saisit son sac brutalement et se précipite vers la porte, bousculant au passage Pierre pétrifié. Alors qu'elle dévale les escaliers, elle entend la voix suppliante de Stella, “attends, je vais t'expliquer, je t'en pries, ne pars pas”. Elle se rue sur le trottoir et se met à courir.
Combien de temps a-t-elle erré ainsi. La nuit est tombée. Ses jambes la lancent et ses pieds sont en feu. Où est-elle ? Elle ne reconnaît pas cette rue. Des passants se pressent en tous sens. Elle s'assied à un arrêt d'autobus, hagarde, et pose à côté d'elle le paquet de gâteau qu’elle a emporté dans sa fuite, sans même s’en rendre compte. Elle frotte doucement ses doigts restés coincés dans la ficelle rugueuse du paquet, et marqués de traces rouges, comme une coupure... Elle a faim, il doit être tard. Manger un peu. Elle plonge les doigts dans la crème ivoire, et lèche ses phalanges une à une. Le sucre la réconforte, redonne un peu de couleur à ses joues livides. L'énergie circule à nouveau, c'est bon de manger. Déjà elle se sent mieux. Elle se lève et recommence à marcher. Juste parer au nécessaire. Trouver un petit hôtel pour se reposer, dormir, oublier le visage décomposé de Stella, et les yeux interrogateurs de Pierre. Effacer leurs deux silhouettes, ne pas chercher à savoir. Demain, il sera temps.
Après le départ précipité de Médéane, Stella et Pierre sont restés un long moments figés l’un en face de l’autre, silencieux et gênés.
- C’est moche, dit enfin Stella, je ne voulais pas qu’elle l’apprenne comme ça.
- De toute façon il fallait bien qu’elle le sache un jour, rétorque Pierre en la prenant dans ses bras. Maintenant c’est fait. Laisse-lui le temps de digérer la nouvelle.
Il lui caresse les cheveux, songeur.
- Mais qu’est-ce qu’elle a voulu dire, en parlant de trahison. Elle t’a dit quelque chose sur moi ?
C’en est trop. Stella éclate en sanglot. Voilà, ça devait arriver un jour ou l’autre. Elle vient de perdre son amie, elle va perdre aussi son amour. Sa vie va s’effondrer d’un coup, parce qu’elle n’a pas eu le courage...Pierre la serre contre lui.
- Allons, Stellita, ne pleure pas. Ca va s’arranger. Tu la connais, elle s’emporte, elle se braque et après elle réfléchit.
Il ajoute, un peu narquois.
- Et puis la campagne n’a pas du l’arranger de ce côté là.
Stella ne répond pas. Le visage décomposé de Médéane lui revient en mémoire. “ Ne m’en veux pas, supplie-t-elle intérieurement. Il est tellement important pour moi. Un jour, tu comprendras.”
- Allons, réconforte Pierre, vous êtes amies depuis trop longtemps pour rester brouillées. Et puis, franchement, je ne vois pas ce qu'elle peut te reprocher. Laisse-lui le temps de mettre son amour propre de côté, et dans quelques semaines tout ira pour le mieux.
Le téléphone l’interrompt. Il va pour décrocher.
- Laisse, dit Stella en lui arrachant le combiné des mains. Si c’est Médéane, il vaut mieux qu’elle tombe sur moi.
- Salut, Stella, je ne te dérange pas ?
- Volker, s’exclame-t-elle. Justement, je voulais t’appeler.
Pierre la regarde d’un air soupçonneux. Il n’aime pas savoir que Stella a gardé de bons rapports avec ce Don Juan sans scrupule.. C’est aussi grâce à lui qu’il a découvert Stella, sa vibrante Stella, son oiseau de paradis, son étoile aux mille souhaits réalisés. Il s’adoucit d’un coup. Et puis, en fin de compte, c’est peut-être bien lui qui a ravi Stella des bras de Volker. Alors ils sont quittes.
- Médéane est passée, continue Stella.
- Mais elle n’est pas là ? s’inquiète tout à coup Volker. Elle ne devait pas passer la nuit chez toi ?
Stella ne sait pas comment lui annoncer. Il va se mettre en colère. Ce n’est pourtant pas complètement de sa faute. C’est un malheureux concours de circonstances. S’il l’avait prévenue de l’arrivée de Médéane, ce ne serait pas arrivé...Elle se lance:
- Elle a débarqué sans prévenir. C’est Pierre qui l’a reçue. Quand je suis arrivée je ne savais pas qu’elle était assise dans le salon. Je ne pouvais pas deviner. Alors j’ai... et bien comme d’habitude, j’ai embrassé Pierre. Elle nous a vu, et elle n’a même pas cherché à en savoir plus, elle est partie, comme une folle...
- Je ne vois pas ce qu’elle aurait pu apprendre de plus en restant, ricane Volker. Ah bravo, je vois que tu as mis le paquet, déjà qu’elle n’est pas dans son assiette.
- Dis donc, ce n’est quand même pas de ma faute si elle ne va pas bien en ce moment ! Tu peux te remettre en question de temps en temps, ca ne ferait de mal à personne, hein ?
Moment de silence. Volker reprend, d’une voix lasse.
- Tu sais où elle a pu aller ?
- Non, je ne vois pas. Elle doit avoir pris une chambre d’hôtel
Son ton se fait plaintif. Les larmes affleurent.
- Je suis vraiment désolée, je ne voulais pas qu’elle l’apprenne comme ça...
- C’est un peu tard pour regretter, coupe sèchement Volker. J’espère seulement que tu as gardé ta langue. Tiens-moi au courant si vous avez des nouvelles.
Stella raccroche. Pierre a entendu la conversation, et cette dernière mise en garde réveille ses soupçons.
- Gardé ta langue, mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu me caches quelque chose, vous conspirez tous les trois ou quoi. Je peux quand même être mis au courant, non ?
Stella élude. Tant pis, cette fois c’est son amie qu’elle doit protéger.
- Ca regarde Médéane, je n’ai pas à te raconter ce qu’elle n’a pas envie de te dire.
Et pour échapper à son insistance, ou pour éviter de céder à la tentation de tout lui révéler, elle s’enferme dans la salle de bains.
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