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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 24

Renaissance


mise en ligne : 7 janvier 2008

 

Un toc-toc insistant la réveille. Elle ouvre les yeux et frotte sa tête endolorie. Combien de temps est-elle restée ainsi, prostrée sur le carrelage humide ? Les coups retentissent  un peu plus fort. Une voix s’élève à travers la porte close. 

- Mademoiselle, tout va bien ?

Elle fait un effort surhumain pour se remettre sur ses jambes, et s’appuie contre le chambranle. Sa voix va-t-elle sortir ? Elle racle sa gorge, et émet un oui à peine audible.

- Vous êtes sûre, je peux faire quelque chose pour vous ?

Elle voudrait répondre mais elle se sent trop faible. Alors qu’elle tourne la tête, elle aperçoit son visage défait et maculé dans le miroir. Elle ne peut pas se montrer dans cet état ! Elle rassemble sa maigre énergie et articule.

- Serait-il possible de me monter un jus d’orange et quelques brioches ?

- Bien sur, mais tout va bien, voulez-vous de l’aide ? reprend la voix inquiète.

- Ca va aller, assure Médéane qui reprend un peu d’aplomb. J’ai du m’endormir et j’ai du mal à me réveiller.

L’hôtelier s’éclipse, rassuré. La jeune femme attache ses cheveux épars en un lourd chignon blotti dans sa nuque, s’asperge d’eau froide, et essuie lentement son visage. Puis elle attrape une chemise propre dans le bagage pas même défait, posé sur le bureau sombre. Déjà les pas se font à nouveau entendre, suivis de deux coups plus discrets contre la porte.

- Mademoiselle, je vous ai amené votre petit-déjeuner.

Elle ne peut pas ouvrir. Pas encore. Elle reste au milieu de la pièce et lance d’une voix aussi naturelle que possible.

- Puis-je vous demander de le laisser devant la porte, je sors à peine de la douche et je ne suis pas encore séchée.

Un temps de silence. Il doit se poser des questions. Mais il n’ose insister.

- Voilà, Mademoiselle, si vous avez besoin de quoi que ce soit, utilisez le téléphone, hein, c’est le zéro, pour la réception.

- Merci beaucoup, Monsieur.

N’entendant pas l’homme s’éloigner, elle ajoute:

- Je pense quitter la chambre ce matin. Je descend dans une heure pour vous régler.

Apparemment la réponse l’a satisfait. A peine a-t-il disparu que Médéane entrebâille la porte et saisit le plateau d’un geste rapide. Elle a si faim, il lui semble qu’elle pourrait dévorer trois fois le contenu de la panière. Il n’a pourtant pas été chiche. Il a ajouté deux croissant aux deux brioches habituelles, posé quatre petits pots de confiture, et il a même pensé au café fumant. Elle savoure à petites lampées le liquide amer. Il lui semble renaître ! Elle jette un oeil sur le journal qu’il lui a gentiment posé derrière la porte. Et elle n’en croit pas ses yeux ! Elle est enfermée dans cette chambre depuis deux jours ! Son regard tombe en arrêt sur l’enveloppe marron qui traîne sur la table de chevet. Elle l’effleure d’une main songeuse. Sa vie est inscrite là-dedans, ses vraies origines, son histoire qu’elle ne connait pas. Et elle n’a pas encore le courage d’affronter les pages noircies d’écritures diverses, et de lire les coupures de journaux photocopiées et agrafées les unes aux autres. Une bouffée d’angoisse la submerge. Elle respire un grand coup. Elle disperse les miettes qui maculent sa chemise, et pose le plateau à côté d’elle. Bientôt il va lui falloir se lever, prendre son bagage et sortir de cette pièce, seule témoin de son délire. Il lui faut reprendre le cours de la vie, fermer cette parenthèse d’amnésie, et retourner à son existence. Mais plus rien n’est comme avant à présent. Elle est un être nouveau, elle voudrait pouvoir effacer son passé et recommencer à neuf, de rien, de nulle part. N’est-elle pas née dans cette chambre triste et sombre, pour la seconde fois ?

L’esprit encore troublé, elle prend une douche rapide, s’habille prestement, referme son sac de voyage, et sort de la chambre. Elle commence à descendre l’escalier d’un pas mécanique. Des voix lui parviennent sans qu’elle en saisisse le sens, des silhouettes s’agitent autour d’elle, mais elle les voit à peine. Elle est ailleurs. Elle paye l’hôtelier, le remercie d’une voix atone, et se dirige vers la sortie. Quand tout à coup elle se heurte à l’enfant qu’elle n’a pas vu traverser le hall, juste devant elle. La petite fille tombe à plat ventre et se met à pleurer. Désolée, Médéane pose son sac et la saisit dans ses bras.

- Pauvre chou, tu t’es fait mal ?

La petite pleurniche un peu. Médéane essuie les deux grosses larmes qui roulent sur ses joues et l’embrasse tendrement.

- Tu vois, j’étais dans la lune, je ne t’ai pas vue... Comment t’appelles-tu ?

La petite la regarde, un moment indécise, puis décide de faire confiance à cette jolie dame, à la voix douce, qui ressemble à une fée, avec ses grands yeux tristes et ses beaux cheveux dénoués. Elle murmure.

- Marie.

Marie. Médéane se revoit tout à coup dans une chambre d’hôpital, un bébé dans les bras qui vagit doucement. Son bébé, sa petite Marie à elle. Elle tente de rassembler ses pensées qui s’envolent comme des papillons effrayés. Marie. Volker. Hélène. Volker, Marie. Marie... Elle s’accroche à la petite fille qui se laisse faire, et la serre longuement dans ses bras, comme si toutes deux venaient d’échapper à un terrible accident. La mère surgit, affolée. Elle attrape la petite.

- Marie, que s’est-il passé ?  Tu t’es fait mal, mon bébé ?

- Ce n’est rien, la rassure Médéane. J’ai un peu bousculé votre fille, mais elle n’a rien.

Avant de se redresser, elle se penche à l’oreille de l’enfant.

- Merci, petite Marie, murmure-t-elle. Tu m’as sauvée la vie.

Puis elle ajoute à l’intention de la mère qui ne comprend pas bien cette intimité soudaine entre sa fille et cette inconnue.

- Moi aussi, j’ai une petite Marie.

En s’éloignant, elle entend la petite voix dire gravement:

- Tu sais, elle était très gentille la dame. Elle m’a dit qu’elle ne m’avait pas vue, parce qu’elle était dans la lune. Dans la lune, tu te rends compte....

Après quelques mètres, elle fait brutalement demi-tour. Elle a oublié le dossier ! Elle remonte en trombe dans la chambre et se saisit de l’enveloppe marron qui l’attend placidement sur la table de chevet. Comment a-t-elle pu oublier l’histoire de sa vie ? Elle se sourit à elle-même, moqueuse et indulgente. Alors, ce n’est peut-être pas si grave...

...

Le train ronronne puissamment, et atteint progressivement sa vitesse de croisière de 250 kilomètres à l’heure. Arrivée à Mâcon dans une heure et demie à peine. Elle extrait les papiers du pli opaque, et les pose devant elle. Va-t-elle enfin avoir le courage ? Allons, se morigène-t-elle intérieurement, c’est le moment ou jamais. Avant de retrouver sa petite fille, elle veut savoir d’où elle vient. Elle veut comprendre pour ne pas abîmer son enfant avec ses propres douleurs, et ses manques, qui n’appartiennent qu’à elle. Toute sa vie elle n’a fait que rechercher l’amour dont elle a été privée. Elle n'est l’enfant de personne. Ses propres parents n’ont eu que le temps de la désirer. Si seulement on lui avait dit qu’elle était adoptée ! Sa vie en aurait été changée. Elle n’aurait pas eu à aimer ce couple. Ni à se forcer à croire qu’il est normal de ne jamais être embrassée, cajolée, de ne pas se parler, de s’ignorer. Peut-être aurait-elle pu s’enfuir, trouver une autre famille, avoir des demi-frères et des demi-soeurs...Avec des si...

Première page.

Identité. Médéane Valençon, Date de naissance: inconnue. Date officielle retenue: Le quinze avril 1963. Lieu de naissance: inconnu. Lieu retenu: Hôpital de la rue du Docteur Blanche, seizième arrondissement.

Elle sourit intérieurement. Et dire qu’on l’a toujours traitée de bourgeoise à cause de son lieu de naissance ! Si ça se trouve, elle est née dans le Cantal au fin fond d’une bourgade perdue, ou à l’étranger, tiens, pourquoi pas...Elle reprend sa lecture.

Née de parents inconnus. Tous deux décédés le 17 juin 1963, non identifiés.


Non identifiés. Ca parait incroyable, de ne pas pouvoir identifier les corps de deux individus à notre époque ! Elle serre les dents et tourne la page. Des photocopies de qualité médiocre réunissent des coupures de journaux, entre-filets et petites annonces. Des photos voilées laissent deviner les restes d’une voiture calcinée. Les gros titres se succèdent en une avalanches de jeux de mots de mauvais goût: “l’enfant du miracle”,  “le bébé sauteur”, “cascadeuse à quatre semaines”... Médéane serre les dents.

“C’est à la hauteur de Fontainebleau qu’à eu lieu l’accident. Dimanche après-midi sur la nationale 7, aux environs de dix-sept heures...”


Retour de week-end en amoureux, songe-t-elle tristement. Elle continue sa lecture.

“...Le conducteur a probablement perdu le contrôle du véhicule dans la courbe du virage. La voiture a percuté un arbre avant d’être projetée sur le bas-côté de la route, puis a dévalé en tonneaux le haut talus qui borde la départementale, avant de s’écraser dans le fossé et de prendre feu aussitôt, avant que quiconque puisse intervenir..”  

Et moi ? se demande Médéane. La réponse vient aussitôt.

Miracle. On a retrouvé le bébé indemne, probablement éjecté au cours du premier tonneau, calé au fond de son petit lit par une peluche de grande taille...”

Elle réprime une absurde envie de rire et repousse les feuillets, amère. C’est donc là tout le récit de son existence. En quelques pages usées, quelques titres accrocheurs, et des photos brouillées. Après quelques minutes, la curiosité l’emporte. Elle reprend sa lecture, déterminée plus que jamais à faire le tour de sa pauvre histoire, et d’en finir avec les fantômes de son passé.
Quelques reproductions d’annonces, et d’entre-filets, datés des mois suivant l’accident, pour tenter de retrouver des personnes de l’entourage du couple mystérieux, où des voisins ayant remarqué la disparition d’un couple avec un très jeune enfant. Son coeur se met à battre. Elle tourne la page lentement. Peut-être va-t-elle apprendre... La phrase laconique s’inscrit en gros au milieu de la page de conclusion. “Aucune réponse acceptable.”. Elle ricane. A quoi s’attendait-elle ? Se trouver face à une ribambelle d’oncles et tantes qui la rechercheraient depuis plus de trente ans ? Découvrir son identité sur un coup de baguette magique ? Elle referme le deuxième sous-dossier et s’empare de la troisième pochette d’un geste agacé.

Précisions de la DDASS. Déclaration de Madame Dubin, Anne, assistante sociale. Née à Médan, commune de Saint-Germain en Laye dans le département des Yvelines, le 3 Janvier 1917. Décédée le 25 février 1987.

Une lettre signée de cette personne est jointe à la déclaration d’identité. Voici donc la femme qui l’a recueillie après l’accident. Elle a fait une demande de garde de l’enfant qui lui a été refusée, “en raison de sa situation de célibataire de plus de quarante ans, non conforme à la loi relative à l’adoption”. Elle a cependant été autorisée à donner un prénom à l’enfant, étant la première personne identifiée à s’en être occupée. Médéane tremble. Ca aussi, on lui a refusé ? L’affection sincère d’une dame respectable, trop âgée et trop seule pour être autorisée à aimer une petite orpheline ! Elle lit et relit la lettre dans ses détails, épluche l’écriture régulière, presque scolaire, et tout à coup elle ne peut réprimer un brusque éclat de rire. Médan, Anne, Médéane. Ce prénom mystérieux recèle simplement le désir de cette femme de laisser une trace aussi infime soit-elle, dans l’existence d’un bébé qui l’a émue quelques instants... Elle feuillette distraitement le dernier dossier. Les noms de ses parents adoptifs. Les rapports des deux premières années, consciencieusement remplis, sans état d’âme. “Mange, marche, parle, développement normal, va à la garderie de...” Elle n’a plus envie de lire le reste. Tout ce déballage de vie lui parait tout à coup presque trivial, tant il manque d’intérêt. Insipide et creux. C’est ainsi qu’elle pourrait résumer cette trentaine de page, censées combler les trous noirs de ses premières années. Elle referme le dossier. Elle a faim. Elle se lève résolument, et rejoint à pas rapides le wagon-restaurant. Trois sandwiches ont à peine raison de cette fringale soudaine qui l’a saisie. De retour à sa place, elle s’enfonce dans le fauteuil et laisse errer son regard sur le paysage en mouvement. Un calme apaisant l’envahit. La digestion l’absorbe tout à coup.

Elle s’assoupit.