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Médéane, la Chrysalide

 

Chapitre 26 :

Faire Connaissance

mise en ligne : 1er mars 2008

 

Elle se réveille en sursaut un peu avant la gare de Mâcon. Son bref endormissement l’a revigoré. “Je me suis un peu négligée ces derniers temps”, songe-t-elle en se regardant attentivement dans son miroir de poche. Mais rien d’irrémédiable ! Indifférente aux regards curieux de ses voisins, elle sort sa petite trousse de maquillage, et la pose devant elle. Au travail !  Elle malaxe d’abord un peu de fond de teint dans ses paumes, pour le réchauffer, puis l’applique du bout des doigts sur les pommettes, le nez, le menton, en insistant un peu sous les yeux pour dissimuler les cernes noirs qui trahissent ses nuits sans sommeil. Elle choisit un crayon à la pointe tendre et aux reflets havane, et trace un trait fin sur sa paupière gauche, le long des cils. Elle examine un instant le résultat. Satisfaite, elle s’applique à faire l’oeil droit à l’identique. Puis elle lisse délicatement ses longs cils avec un rimmel de même couleur. Vison, précise l’étiquette. Son regard prend une intensité inhabituelle. Depuis combien de temps ne s’est-elle pas maquillée ? Pendant la grossesse, elle n’avait pas le temps de se consacrer à toutes ces fioritures inutiles. Et là, pourtant, courbée sur la tablette, elle retrouve un plaisir indicible à effectuer les gestes précis, comme un rituel mystérieux, et à observer sa transfiguration progressive. Elle dénoue ses cheveux, qui tombent en une épaisse cascade jusqu’au milieu de son dos. Ils ont tellement poussé ! Elle les brosse longuement, sans heurt, s’appliquant à ne pas les traumatiser. Peu à peu ils reprennent de la brillance, et se tordent en des longues boucles nerveuses et vivantes, errant gaiement sur ses épaules. Enfin, elle s’applique à dessiner le contours de ses lèvres d’un trait couleur sanguine, puis applique un brillant sur la partie charnue. Le bout de reflet que lui renvoie le miroir un peu terne lui plaît. Elle doit être belle. Elle le sent. C’est pour Marie. Pour sa petite fille qu’elle vient retrouver pour ne plus jamais quitter.

Gare de Mâcon. Elle suit le flux des voyageurs sans se presser. N’a-t-elle pas tout son temps, à présent qu’elle est revenue pour toujours ? Il lui semble rentrer d’un très long voyage. Elle retrouve les sensations qu’elle a ressenties pendant la première visite avec Volker. Elle ignorait encore qu’il serait le lieu de sa vie future, et pourtant elle avait éprouvé un bien-être immédiat, une confiance fulgurante. Elle hèle un taxi. A l’hôpital. Directement. Plus les minutes passent, plus elle se sent impatiente et fébrile. Elle a envie de sentir son bébé contre elle, de la respirer, de caresser sa peau tendre. Toutes ces journées de frustration, depuis la naissance de Marie, paraissent se condenser dans cet instant, redoublant sa sensation de manque. Enfin le taxi s’arrête. Elle y est. Sa fébrilité a fait place à une inquiétude fiévreuse. Et si Marie ne voulait plus d’elle ! Peut-être est-elle malade, ou même morte ! Il a pu arriver tant de choses depuis qu’elle est partie. Elle tente de calmer son esprit survolté. Devant le miroir de l’ascenseur, elle remet un peu d’ordre dans sa crinière échevelée, qui semble suivre le rythme de ses trépidations intérieures. Peut-être devrait-elle les attacher... “Oh, et puis qu’importe ! Elles peuvent penser ce qu’elles veulent, toutes ces infirmières si sereines, si dévouées. Je suis venue chercher ma fille !” Etage des enfants. Elle frappe à la porte du  secrétariat, puis se ravise. Non, d’abord Marie. Ensuite, elle avisera. Elle fait demi-tour et se dirige vers la pouponnière. Une voix arrête son élan.

- Madame, s’il vous plaît, il est interdit d’entrer.

Médéane se retourne. L’infirmière hésite un peu. Le visage lui est familier.

- Je suis la maman de Marie, commence Médéane...

- Ah oui, pardonnez-moi, je ne vous avais pas reconnue. Comment vous sentez-vous ? Nous ne vous avons pas vue depuis quelques jours, alors...

Médéane élude la question.
- Je viens chercher ma fille.

Devant le regard interloqué de la femme, elle répète d’un ton plus doux:
- Je viens chercher Marie.

L’infirmière est un peu désarçonnée par l’aplomb de cette très belle femme qui arrive d’on ne sait où, après avoir laissé son bébé sans prendre de nouvelles pendant des jours. Ce n’est pas, non vraiment pas, la procédure habituelle. Elle balbutie.

- Il faut que je prévienne le médecin chef... Et puis il y a des papiers à remplir.

Médéane opine. Sa patience sera illimitée. Enfin presque.
- C’est entendu. Mais puis-je voir ma fille, maintenant ?

Elle s’interrompt. Dans le couloir en face d’elle apparaît le Docteur qui se dirige vers elle. Il lui adresse un sourire amical.
- Mademoiselle Valençon ! Je suis ravi de constater que vous paraissez en pleine forme ! Marie sera heureuse de voir sa maman si resplendissante...

Le ton paternaliste et chaleureux de l’homme détend Médéane. Il lui rappelle le Médecin qui lui a annoncé sa grossesse. Et ce bonheur qui l’avait envahi, indissociable de ce gros homme un peu chauve, aux yeux pétillants de malice derrière ses lunettes rondes. Le docteur lui prend le bras.

- Venez, il faut que je vous explique certaines choses. Je comprend que vous ayez hâte de revoir votre petit ange, mais dans quelques minutes tout sera réglé...

Médéane le suit docilement dans le bureau, précédant l’infirmière au regard sévère. Elle s’asseoit sur la chaise qu’il lui propose, sans un mot. Un homme comme lui ne peut pas lui annoncer de mauvaise nouvelle. Elle attend, confiante.

- Je vous rassure d’emblée. Votre bébé va bien à présent. Les derniers examens n’ont présenté aucune anomalie. Elle a pris près de deux-cent grammes pas jour, et atteint aujourd’hui un poids de trois kilos cent-soixante.

Il se frotte les mains d’un air satisfait, et ajoute gaiement.
- C’est pas mal !

Médéane ne dit rien. Elle regarde ce gros bonhomme jovial lui remettre les tables de la loi de l’éducation maternelle avec bienveillance. Il ne posera aucune question sur son absence, sur ses errances. Il n’a pas besoin de remuer le couteau dans la plaie. Ce qu’il désire, c’est le bonheur de cette enfant, auprès d’une maman fragile mais si charmante. Il continue, plus sérieux.

- Elle va avoir besoin de vous. Il est toujours difficile pour un enfant de passer les premières heures de sa vie loin de sa mère.

- Heureusement que le papa a maintenu le lien, interrompt soudain l’infirmière restée en retrait.

- Le papa ?  interroge Médéane, un instant prise de court.

Le médecin fait les gros yeux à l’insolente. Encore une qui est tombée sous le charme, maugrée-t-il en lui-même.

- Excusez la fougue de mon assistante, reprend-il en souriant. Il faut dire que Monsieur Volker a fait preuve d’un dévouement sans borne à l’égard de votre fille, et d’une présence exceptionnelle...

- Monsieur Volker, répète Médéane, sidérée....

- Oui, Monsieur Volker, le papa, votre compagnon. Il est venu tous les jours, et il a passé chaque après-midi auprès de sa fille. C’est d’ailleurs assez surprenant de voir à quel point elle le reconnaît maintenant. Vous savez, si l’attachement du nouveau-né se fait naturellement avec sa maman, il est rarement aussi fort avec le père dans les premiers jours. Or, dans le cas de votre petite Marie, il s’est créé une relation vraiment exceptionnelle. Bien sûr, Monsieur Volker y est vraiment pour quelque chose. Sa douceur, sa patience, sa persévérance dirais-je, ont été déterminantes...

Alors qu'il parle, Médéane sent dans son coeur une porte s'ouvrir. Il lui semble sortir d’une nébuleuse de tristesse et d’errance. Comment a-t-elle pu douter de lui ! Elle  se met à rire, emplie d’un sentiment soudain de gratitude. La vie est tellement généreuse.

- C’est mieux ainsi, sourit le médecin. Ah, je suis heureux vous retrouver dans cet état d’esprit.

Elle lui adresse un sourire magnifique. Il ajuste ses lunettes.
- Mais venez, allons voir votre petite famille.

Volker est là, fidèle au poste. Il ne l’a pas vue entrer, tout absorbé à jouer avec le bébé qui lui tire la langue avec application. Il sourit, mais ses yeux cernés et sa barbe de trois jours témoignent de l’inquiétude qui a du le ronger pendant son absence. Elle les contemple tous deux avec une tendresse nouvelle. Elle n’est plus l’orpheline sans identité, mais la maman de ce petit-être fragile, et la compagne de cet homme si tendre, si désirable dans sa bonté. Elle s’approche tout près de lui, pose une main douce sur son épaule qui le fait sursauter et murmure tout bas, dans le creux de son oreille:

- Eh bien, il me semble que j’ai du retard sur l’apprentissage de la maternité. J’aurais certainement besoin de tes conseils avisés...

Il se tourne vers elle, incrédule. Comme elle est belle ! Ses yeux s’embuent malgré lui. Pour cacher son trouble, il lui tend le bébé qui vagit doucement. Elle approche le petit visage du sien et la contemple tendrement.

- On rentre, petite Marie. On s’en va tous les trois, à la maison..