Qu’elle est longue, cette nuit d’encre ! Elle n’en finit pas de s’étirer en minutes épaisses, en secondes interminables qui semblent se distendre à l’infini. Il lui semble que le ciel ne retrouvera plus jamais l’aurore clémente et rédemptrice. Oh vite un nouveau jour, qu’elle se lave enfin de ce flot de non-sens !
Elle a beau fermer les yeux, clore ses paupières pour empêcher les images de défiler, elle revoit le regard de Stella vers Pierre, et cette tendresse quand elle s’est jetée dans ses bras. A-t-elle jamais aimé comme Stella peut aimer, se donner toute entière, faire confiance, croire en l’autre comme s’il était une émanation de soi-même, être toute entière avec lui, pour lui, en lui. Elle ne sait que repousser l’amour qu’on lui offre. Elle ne s’est laissée ni aimer, ni approcher. Ce qu’elle a pu être stupidement sauvage. Désespérément négative. Eperdument hermétique. Elle se voit pour la première fois dans son ensemble, comme si ce regard extérieur l’appréhendait objectivement. Une pseudo-adulte, mal dégrossie de ses terreurs d’enfance, qui repousse ses alter ego comme autant d’ennemis à combattre. Une mini Rambo qui a oublié depuis longtemps le but de sa vengeance, mais qui en demeure obsédée comme si rien d’autre ne pouvait la stimuler. Se venger de quoi ? De sa mère mal-aimante ? De son père démissionnaire ? De cette solitude qui l’a entouré comme un cocon, la protégeant et l’étouffant à la fois, l’empêchant de prendre contact avec les autres habitants de sa planète ? Tous ces êtres étranges qui ont la même apparence, à peu de choses près, deux jambes, deux bras, une tête pourvue d’yeux mobiles, de narines palpitantes, d’oreilles grandes ouvertes, d’une bouche avide de nourriture et de baisers, et expulsive de mots tantôt tendres, tantôt froids comme le métal. Inadaptée, voilà ce qu’elle est. Elle n’a même pas été capable de s’occuper de cette enfant que son corps humain a fabriqué avec tant de bonheur et de volonté. Et pourtant, était-ce si honteux d’aimer ce petit bout de chair vagissant, seul dans sa pouponnière translucide, qui ne réclamait qu’un peu de chaleur maternelle pour retrouver quelques repères ? Qu’a-t-elle su partager, sinon ses angoisses existentielles et individualistes. Qui suis-je, que me veut-on, ou vais-je ? Jamais de conjugaison à la deuxième personne, pour quiconque. Elle a tant reçu, et si peu donné. Tant gaspillé de cet amour qui lui était offert.
Si elle n’avait pas autant honte, elle prendrait le téléphone et appellerait Volker, et puis elle lui dirait, excuse-moi, je n’ai rien compris, viens me chercher, j’ai besoin de toi. Et puis elle irait voir Stella, pour la féliciter de son bonheur tout neuf, la remercier d’avoir si bien pris soin de Pierre, d’avoir su respecter ses aspirations. Elle-même, qui a-t-elle respecté un jour, plutôt que de chercher à le changer ? S’est-elle jamais rendue curieuse envers quelqu’un qui lui semblait trop loin de son univers ? Plus elle se fustige, et plus grandit en elle une colère sourde contre cette personne qu’elle est devenue et qu’elle n’aime pas. Cette conscience soudaine embourbe ses certitudes ébranlées dans un marécage. Elle doit trouver une issue, avant de se noyer dans son désespoir et sa solitude.
Elle regarde le réveil, et soupire. Cinq heures à peine. Son regard morose fait le tour de la pièce impersonnelle. Une couverture marron effrangée, le papier peint surchargé de fleurs violacées, fondues dans des grands aplats de vert délavé. Par terre, une maigre moquette ocre, salie par endroits, en de grandes taches sombres qui semblent avoir pris de l’ampleur à force d’avoir été frottées, lavées, aspirées. Un bureau en sapin se fait petit dans un coin sombre. Il semble avoir été posé au seul endroit où personne ne voudrait s’y installer, ne serait-ce que quelques secondes. Elle voudrait s’y asseoir pourtant, et se mettre à écrire, raconter n’importe quoi, tout ce qui lui passe par la tête. Des lettres d’excuses, des prières de rédemption, des suppliques à tous ceux qu’elle a oublié de regarder alors qu’ils traversaient sa vie. De leur demander, à ces milliers de gens, ce qu’ils avaient à lui apprendre, et ce qu’elle n’a pas su leur dévoiler. Envie de recommencer à zéro ses relations humaines, d’appuyer sur le bouton stop et de redémarrer l’enregistrement. Elle n’a même pas un stylo dans son sac, ni même une feuille de papier. Voilà bien longtemps qu’elle ne se sert plus de ses doigts pour écrire, mais pour pianoter un ordinateur qui lui aligne des chiffres et des perspectives. Des lignes droites, des courbes, des ronds, mais jamais l’esquisse d’une phrase, d’une idée à partager. Elle est trop habituée à répertorier ses pensées bien à l’intérieur de sa tête, où personne ne peut venir les copier, voire les critiquer, les abîmer, les transformer. Voilà ce qu’elle est. Une tour d’ivoire dont les extrémités ne servent qu’à maintenir à distance ceux qui l’environnent. Elle appuie sa tête contre le plateau froid, et le sommeil la saisit alors qu’elle rumine encore ses sombres pensées.
La sonnerie du téléphone la réveille en sursaut. A l’autre bout, la boite vocale ânonne: “Il est sept heures trente. Il est sept heures trente.” Voilà une prise de contact avec le monde qui ne dément pas ses assertions nocturnes. Elle raccroche, et va laver ses pensées sous une douche bien chaude. Elle a rendez-vous dans une heure avec l’employée de sa mairie de naissance. Au moment de quitter la chambre, elle hésite. Peut-être devrait-elle la garder encore cette nuit, au cas où elle ait d’autres démarches à faire. Ils l’ont déjà tellement ennuyée avec cette histoire de papiers manquants, qu’elle se s’étonnerait pas d’avoir à y revenir encore une fois. Et puis elle n’a pas encore le courage d’affronter Volker, et moins encore Stella et Pierre. Marie doit être dorlotée par les braves infirmières, elle n’a pas à s’en faire pour elle. Un jour de plus ou de moins...
...
Elle traverse la cour austère, plus froide encore dans les lueurs métalliques de ce matin plombé. Elle s’installe dans l’antichambre, vaguement angoissée. La tête lui tourne, elle aurait du déjeuner ce matin. Il fait si froid aujourd’hui. C’est l’hiver, impitoyable, qui a déjà dépouillé les marronniers de l’avenue de leurs derniers feuillages havane, cristallisé les brins d’herbe des jardins publics en de maigres cheveux glacés, refroidis les bancs de fer au point de les rendre inhospitaliers. “Pour une fois, je suis à l’unisson de la nature, songe-t-elle, aussi froide et glacée.” Elle chasse ses pensées. La tension de l’attente l’étreint, et elle lutte contre l’inquiétude qui sourd en elle. “Après tout, s’agace-t-elle, c’est beaucoup de mystère pour rien. Tout ça pour quelques papiers d’identité. Comme si elle ne savait pas qui elle était ! Ca devient ridicule. Si ca continue, je me passerai de ces papiers, un point c’est tout. Je perds mon temps...”
- Mademoiselle Médéane Valençon, deuxième porte à gauche.
La voix dans le haut-parleur la fait sursauter. Elle se lève, frappe à la porte indiquée, et entre. Une femme un peu forte, la tête baissée vers ses dossier, lui fait signe d’avancer sans lui jeter un regard. La jeune femme obtempère. Quel accueil charmant. L’irritation perce dans ses paroles :
- Écoutez, commence-t-elle, irritée, je ne comprends pas pourquoi vous me convoquez aussi officiellement. Je suis juste là pour récupérer mon certificat de naissance, sans lequel je ne peux obtenir le livret de famille pour ma fille. Ca ne me paraît pas tellement extraordinaire, comme démarche...
L’employée lève les yeux et considère la jeune femme un moment. Puis elle soupire.
- J’imagine que vous n’êtes absolument pas au courant.
Médéane reste coite. Au courant de quoi ? Le regard soudain moins impersonnel de la femme la met mal à l’aise. L’employée la regarde attentivement, et articule avec lenteur.
- Mademoiselle Valençon, j’ai ici un dossier qui vous concerne, qui m’a été transmis pas la DDASS. Vous me pardonnerez d’être aussi directe, Mademoiselle Valençon, mais je suis chargée d’énoncer des faits.
Ce ton obséquieux ! Voilà qu’elle lui met des Mademoiselle Valençon à tout bout de champ. Aux faits !
-Donc, je lis dans votre dossier...
Allez ! L’employée déglutit. Sa voix baisse d’un ton. Ah, elle déteste ce genre de boulot. C’est la dernière fois qu’elle le fait. La prochaine fois, ils s’adresseront à quelqu’un d’autre, elle va faire une réclamation à sa direction dès ce soir...
-...Médéane Valençon, née de parents inconnus aux environs du quinze avril 1963, adoptée à l’âge de quatre mois par Antoine, Rémi Valençon, et Gisèle, Régine Poulain, épouse Valençon.
La jeune femme a singulièrement blêmi. “Pauvre petite ! Pourvu qu’elle ne me fasse pas un malaise. ” L’employée lui tend un verre d’eau, préparé à son intention. Elle a l’habitude de ce genre de réaction, depuis le temps qu’elle pratique les révélations choc dans cette mairie. Médéane n’a toujours rien dit. Il lui semble qu’elle ne va plus jamais pouvoir articuler un mot.
- C’est la procédure, s’excuse la femme, gênée. Quand une personne qui ignore ses origines vient d’avoir un enfant, elle fait les démarches pour obtenir les papiers relatifs à la naissance. C’est alors que la DDASS décide de lui donner accès à son dossier. En général, les personnes savent qu’elles ont été adoptées, et elles peuvent ainsi connaître les circonstances de leur naissance. Elles attendent ce moment avec impatience en général...
En l’occurence, ce n’est pas le cas de cette jeune femme.
- Là, ajoute-t-elle, contrariée, c’est quand même aux familles d’adoption de remplir leur rôle, enfin je veux dire, qu’ils auraient pu vous en parler avant, c’est moins douloureux quand on sait à quoi l’on s’attend.
Médéane ne bouge pas. Elle est statue de marbre prête à s’effriter. Tout en elle est si inanimé qu’elle a l’impression de mourir. La vie la quitte, elle devient un bloc de pierre rigide et insensible. Un gros caillou déplacé, un bout de falaise qui bouche l’horizon. L’employée ne sait que faire de sa statue. Elle se lève lourdement.
- Je vais faire une copie de votre dossier. Et puis vous prendrez le temps de lire tout cela, quand vous aurez digéré l’information...
Un son sourd émane enfin de la jeune femme:
- Mes vrais parents...
- Décédés, tous les deux. Un accident de voiture. Vous aviez quatre semaines, quatre tout au plus. Mais je ne peux pas vous en
dire davantage. Surtout que vous n’avez l’air au courant de rien. Attendez d’être prête. Quelques heures, ou quelques jours. Croyez-moi, c’est la meilleure attitude à adopter..
La jeune femme insiste du regard, trop faible pour prononcer un mot.
- On n’a pas pu les identifier, précise à contre-coeur l’employée. La...la voiture a brûlé.
Médéane réprime une grimace.
- Il y a eu des recherches pour retrouver leurs familles respectives, en vain. C’est pourquoi vous avez été confiée à une famille en vue d’une adoption rapide.
- Mais, articule faiblement Médéane. J’étais où, moi ?
- Dans la voiture. Vous avez été éjectée.
Son interlocutrice décide qu’elle en a dit assez. Elle réunit les photocopies dans une pochette, qu’elle tend à la jeune femme.
- Vous n’êtes pas en état de partir seule. Vous devriez vous faire raccompagner. Voulez-vous que je fasse prévenir quelqu’un ?
Médéane hoche la tête. Non, non, personne, surtout pas maintenant. Elle regarde la grosse femme sans la voir. La boule qui s’est épaissie dans sa gorge l’empêche d’ajouter un mot. Les innombrables questions se bousculent et s’emmêlent. Tout est confus. Un voile noir passe devant ses yeux. Ses poumons se compriment pour bloquer sa respiration douloureuse. L’air entre à peine, elle suffoque, il lui faut de l’air, vite, de l’air. Alors qu’elle se dirige en titubant vers la porte, elle entend la voix lointaine qui l’accompagne:
- Je vous ai fait votre certificat de naissance, il est dans le dossier, vous pourrez le présenter à la mairie de votre domicile...
...
Elle s’expulse hors du bâtiment, haletante et livide. Il lui semble qu’elle vient de s’extraire d’une poche étouffante, et qu’elle respire pour la première fois. Les inspirations sont hachées et douloureuses, et les bronches grondent leur mécontentement. Tout la heurte, tout lui fait mal. Ses mouvements sont saccadés et raides, comme si elle se dépliait après être restée trop longtemps recroquevillée dans la même position. Sa gorge n’émet que des sons gutturaux, elle n'ose prononcer un mot tant son larynx est engourdi. Elle a froid, de plus en plus froid. Elle ne pense qu’à se réfugier au fond de ce lit anonyme, dans cet hôtel impersonnel, fermer les yeux et ne plus rien voir, ne plus rien sentir, que le poids des couvertures usées sur son corps transi. Elle traverse le hall en automate, sans répondre au salut courtois de l'aubergiste. Elle a du mal à gravir les escaliers. Son corps pèse une tonne, ses muscles se sont atrophiés d’un coup. Vite, s’allonger.
Son regard erre sur le plafond jauni. Elle a oublié qui elle est, d’où elle vient. Lui reviennent en mémoire par flashes aveuglants des bribes floues de son enfance solitaire. Une femme assise à quelques mètres d’elle, qui ne lui accorde pas un regard. peut-être est-elle devenue transparente. Invisible. N’est-ce pas ainsi qu’elle a toujours vécu ? Elle revoit la silhouette trapue du père qui s’éloigne et disparaît à jamais. La rancoeur de l’épouse délaissée. “Les enfants détruisent les couples. Il faut choisir entre une mère ou une épouse”, répétait-elle à Médéane, qui ne comprenait pas. Dès lors qu’elle n’était plus une épouse, ne pouvait-elle pas au moins se comporter en mère ? Elle comprend tout à présent. Les images s’encastrent en un immense puzzle qui lui donne enfin la clé de son énigme. Chacune des étapes de sa vie s’éclaire d’une compréhension nouvelle. Elle se revoit le jour de la mort de... de cette “femme”. Jamais plus elle ne pourra dire “ma mère”. Son impassibilité face à l’annonce sans ménagement, au téléphone. Ce détachement extraordinaire alors qu’elle fait le tour de l’appartement bourré de souvenirs anonymes. Sait-elle, déjà, inconsciemment, qu’il n’y a pas de mémoire à construire depuis ces lambeaux de vie ? Elle est une inconnue dans un univers étranger. Elle voudrait maintenant détailler attentivement le visage de cette femme, comprendre à travers ses traits d’étrangère, tout ce qui ne les pas reliées l’une à l’autre, les dissemblances qui les ont empêchées de se reconnaître mutuellement et d’exister l’une pour l’autre. Mais elle a tout brûlé. Chaque photo, chaque maigre carte postale aux phrases laconiques et impersonnelles. La nausée l’enveloppe de sa gangue amère. Elle se précipite dans la salle de bains, et hoquette au-dessus du lavabo des filets acres de bile. Son ventre est vide depuis la veille, et pourtant elle se sent lourde de ces visions indigestes. Elle crache ce passé amer, elle évacue ces dernières images qui ne sont que mensonges, elle se déleste enfin de ce passé qui ne lui est rien.
Epuisée, elle repousse ses cheveux et s’asperge le visage d’eau fraîche. En relevant la tête, elle s’accroche à son reflet dans le miroir. Ses yeux hagards sont rougis par les larmes, une barre dure fronce ses sourcils, ses joues sont pâles et maigres. Elle ne peut détacher son regard de ce visage marqué et douloureux. Les plis amers de sa bouche lui rabâchent sans pitié “orpheline de naissance, orpheline de naissance”. Sa vue se brouille, le monde tourne en une ronde effrénée qui la saisit puis l’abandonne. Elle tombe contre le carrelage froid et perd la notion du temps.
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