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Dans un rêve glacé.

 

Une nouvelle écrite l'année de ce terrible hiver 1999. La vallée de Chamonix en deuil, l'envie de fuir ce linceul de glace qui se refermait autour de moi... Il m'a fallu six années pour y revenir sans être mordue par le souvenir glaçant de cet hiver-là.
Mon hommage à ceux qui n'en sont pas revenus..

N'hésitez pas à laisser vos commentaires après lecture, je les publierai au fur et à mesure...

 

Impassible, Anna s’absorbe dans la vision des flocons tombant dru dans une constance tranquille. Chacun si léger se fondant dans chaque autre jusqu’à recouvrir la vallée entière de cristaux minuscules, en un drap gigantesque et pesant.
Depuis trois jours, Anna est recluse dans son mazot enfoui tout au bout d’une vallée fière et secrète, fermée de toutes parts. Son petit chalet de bois posé au pied des pentes abruptes s’enfonce jusqu’au faîte du toit dans le molleton profond. Les grands prés ont fondu leurs couleurs en une immensité laiteuse, et même la forêt touffue, avec ses grandes cimes acérées et sa marée vert sombre, entachée ça et là des points clairs des feuillus dénudés, des interjections grenat des rhododendrons sauvages, la forêt entière a disparu sous le linceul immaculé. Quelques cônes dérisoires surnagent tandis que partout ailleurs les têtes fières ont ployé sous la masse qui métamorphose le paysage en une étendue floue.

Rien ne bouge. La nature paraît s’éterniser dans le blanc de son visage aveugle. Debout contre la fenêtre, Anna frissonne. L’épais manteau recouvre maintenant la barrière en entier. Elle ne distingue plus le petit porche au bout de l’allée. Seule une légère protubérance révèle la présence inutile de sa voiture immergée sous deux mètres de poudreuse.
C’est le contraire de l’océan. Il n’y a rien qui vit là-dedans, rien qui ne survit sous l’épaisse couche, légère à en couper le souffle, aérienne jusqu’à l’asphyxie. À travers les petits-bois de sa fenêtre, Anna aperçoit Gabriel qui vient de surgir de la maison voisine. Le petit garçon s’arrête un instant sous l’outa, avant de plonger de tout son saoul dans la couche veloutée. Il s’enfonce, et se détend comme un diable, puis se laisse choir à nouveau, enfouissant son visage dans les particules qui fardent son visage hilare, maquillent les mèches brunes échappées de son bonnet, s’accrochent à ses sourcils. Le feu follet facétieux se démène sous le regard d’Anna, comme pour lui faire oublier la nature endormie. Le garçon court à perdre haleine, marquant de ses pas désordonnés le manteau impassible qui se reforme aussitôt. Blanc, il est, blanc il redevient toujours. Mais Gabriel ne se soucie pas de savoir si ses empreintes l’emportent ou se perdent. Il plonge, et se baigne tout entier, s’éclabousse en riant aux éclats, avec la générosité de son corps de onze ans, dans l’inconscience de son enfance immaculée.

Gabriel est rentré, ivre de ses éclats glacés, épuisé par son bain floconneux. Le temps s’allonge. Anna se laisse emporter par les papillons blancs qui n’en finissent plus de voleter. Elle songe qu’il est temps pour elle de se préparer à rejoindre son compagnon, plus bas dans la vallée. Antoine est parti tôt ce matin, après avoir chargé l’âtre, pour retrouver les vieux du village et rassurer leurs inquiétudes. “Ce n’est pas bon, toute cette neige, lui a répété sa grand-mère Monette, hier encore, au téléphone. Il y en a trop. Trop, c’est l’ennemi du bien”.

L’odeur âcre du café resté chaud sur le fourneau emplit la pièce d’une promesse de bien-être. Anna glisse dans son sac rouge une paire de chaussette, un petit col roulé, et quelques biscuits secs. Un sac anodin pour une randonnée bien banale. Quelques objets sans importance pour un voyage qui ne mérite même pas que l’on y pense. Dans une heure, elle descendra le chemin disparu sous l’amas de neige, et imprimera de ses bottes épaisses le champ vierge de son jardin. Des traces fugitives, aussitôt recouvertes par la tempête qui n’en finit plus d’ensevelir les pas des uns après les plongeons des autres, et qui enneige jusqu’à son projet de départ.

Trop compliqué. Trop froid. Trop loin. À mi-chemin, Anna s’arrête. Les flocons piquent ses yeux et le vent malmène ses cheveux défaits. Elle ne distingue même plus le fronton de la gare, qui doit être à quelques dizaines de mètres droit devant elle. Elle a froid, elle songe au café chaud qui l’attend là-haut, à sa couette encore toute molle de son sommeil froissé, au silence paisible qui berce ses pensées. Devant il n’y a que le grincement funèbre des roues glacées, le balancement écœurant du wagon fatigué et poussif, les corps transis et les vêtements mouillés, les bruits des autres, le monde, la foule des étrangers en vacances, les pronostics pessimistes et les bla-bla énervés.

Elle a fait demi-tour. Elle remonte avec peine dans le flou du chemin évanoui. La neige enveloppe ses genoux et la force à châler énergiquement le flot poudré qui la retient. Elle cligne des yeux et passe sa langue sur ses lèvres humides des gros flocons cotonneux. Elle fait un signe de la main au couple qui la suit des yeux, derrière la baie vitrée du grand chalet. Lui tient dans ses bras la petite fille ronde et joufflue qui rit aux éclats alors qu’il lui souffle son amour de grand-père dans son cou palpitant. Anna n’entend pas, mais il lui semble pourtant que les piaillements ravis de la petite résonnent à ses oreilles comme des grelots joyeux. Elle dépasse la maison de Gabriel, dont les volets sont clos. Seules les volutes qui s’échappent de la cheminée laissent deviner une présence résignée à l’attente de jours meilleurs. Son manteau est recouvert d’un duvet de givre et de neige mêlés. Elle se sent devenir à son tour un bout de ce manteau blanc, fondue dans les particules agglomérées de cette pluie intarissable.

Enfin au chaud. La chaleur de l’âtre fait rougir d’un seul coup ses joues transies par le froid cinglant. C’est à peine si elle a senti la morsure du froid dans son périple, tant elle a été saisie par ce paysage qu’elle ne reconnaît plus. Une nature grimée d’une seule couleur. Mais pour quel carnaval ?
Anna tire le verrou derrière elle et s’ébroue. Elle sourit avec reconnaissance à la pensée de ces quelques heures d’esseulement forcé à venir. Une solitude bienvenue l’attache à cette nature exclusive. Et puis il paraît qu’il faut se manquer un peu pour mieux se retrouver. Demain matin elle retrouvera son compagnon, et ils se conteront à mi-voix cette nuit de tempête S’il faut se taire dans le silence de la marée blanche, elle se taira. Elle se terrera, abandonnée aux caprices d’une météo qui n’en fait qu’à sa tête depuis bien longtemps déjà.
Anna abandonne son sac dans l’entrée, et va se réchauffer un reste du café du matin. Elle pourrait lire. Ou trier les photos de cet été. Ou reprendre un tricot au point si complexe qu’on en oublie le temps qui passe. Elle n’y tient pas. Elle n’a pas envie de se détourner de ce spectacle qui la fascine presque malgré elle. Son esprit entier est absorbé dans ce rideau épais qui n’en finit plus de se plisser et se déplisser sous ses yeux.
Le liquide fume dans la tasse, et voile la fenêtre d’une buée légère. Anna essuie d’un revers de main la trace aqueuse. Elle se sent au chaud, à l’abri. Un oisillon dans un nid de plumes. Une marmotte au fond de son terrier, résignée à une hibernation douillette faite de silence onctueux et de rêves colorés aux verts de la prairie, aux vermillons des myrtilles, au doré des boutons charnus. Blanc dehors, multicolore et odorant dedans.

Anna soupire.
Peut-on se sentir mieux ailleurs, qu’elle ici en ce moment précis ? Existe-t-il plus calme havre de paix et de sérénité au monde?
Elle est dans le ventre de la mère, et le silence la berce de sa comptine muette. La jeune femme somnole, les yeux mi-clos, le regard arrêté sur le spectacle qui n’en finit plus d’être le même, qui n’en finit plus de recommencer pareil. Elle pourrait cesser de respirer sans même s’en rendre compte, ne plus exhaler tant son souffle léger paraît superflu au milieu de cette immensité pétrifiée.

Anna ferme les yeux.
Il y a comme un bruit sourd. Oh, à peine perceptible, le bruit d’un craquement flou. Ce pourrait être le bruit mat de la tasse qui heurte la moquette. Juste ce bruit sourd. Et puis rien. Le noir dans le blanc, le vertige sans profondeur, dans un abîme insondable. La terre entière vacille sans gémir sous le poids monstrueux du linceul blanc qui s’effondre. Un bruit mat, et puis rien.

Anna n’entend pas le craquement des poutres broyées comme des allumettes, le déchirement des tôles froissées comme du papier mâché, le gémissement des parois de pierre effritées comme des murets de sable. Anna ne pleure pas ses compagnons d’infortune ensevelis avec elle dans la démence de l’avalanche. Aveugle à la cohorte des survivants hagards, elle demeure sourde aux appels des sauveteurs qui, la nuit durant, fouillent le désastre, pour ne retrouver d’elle qu’un morceau de sac rouge.

Anna dort dans le pallium glacé, sous six mètres d’une épaisseur opaque. Anna ensevelie dans ses rêves sous des milliards de flocons minuscules et légers, des tonnes de papillons blancs posés sur son corps dans un dernier baiser. Du plus profond de son dernier sommeil, sans doute se sent-elle en sécurité, douillettement emmitouflée dans ses couvertures de laine, entre ses quatre murs robustes aux poutres ancestrales. Qui pourrait lui affirmer maintenant qu’il est un endroit plus heureux pour l’accueillir...

 

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