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Lapin végétal

ou le Blues de la Betterave...

 

Ce texte a été écrit en 2001 pour participer au concours de nouvelles du Crous sur le thème des Jardins. Il a reçu le premier Prix du Crous de Grenoble, ainsi que quelques autres distinctions et publications dans différents sites littéraires.
Une autre version, en 34 lignes a été éditée en 2002 dans un collectf d'artistes.

N'hésitez pas à laisser vos commentaires après lectures, je les publierai au fur et à mesure...

 

LAPIN VÉGÉTAL

 

J’ai rendez-vous au fond du verger.
Cerise entre les cerises, je mâche sous les bourgeons gonflés de la reine Hortense. Mon bigarreau Napoléon va apparaître d’un moment à l’autre, conquérant magnolia de mes faibles saponaires.
Je groseille entre les sarments une chanson douce. Mon coeur de soie bat l’acacia Jonquille et amoureuse, je me sens violette sous la mousse, embaumant discrètement l’univers de mon amour éclos. Mes iris clignent dans le chahut de mon coeur hibiscus.
Je le cherche partout, effeuillant l’horizon pour dénicher sa silhouette églantine.

Nous avons rendez-vous pour la première fois.
Je sursaute à chaque bruissement, pastèque dégorgeant d’espoir, le melon à point suant de toute part de son émotion florissante.
Hier, ne m’a-t-il pas chlorophyllé de ses déclarations sylvestres? Peut-être ai-je rêvé. Il me semble pourtant me souvenir de cet artichaut susurré chou pommé dans le creux de mon échalote...
Six heures déjà.
L’ortie sonne au loin, la mauvaise !
Une heure de retard.
Est-ce citron ?
Peut-être s’est-il égaré, le jardin est si vaste, il aura confondu les Montmorency. Ou bien l’amandier cynique se joue de mes nervures à fleur de bulbe...
Frémissante d’impatience, je retiens ma quetsche. Il me faut rompre l’ardeur de mon guignier précoce. Je ne veux pas me noyer dans un fenouil à peine mûri pour des nèfles. J’ai été Louise-Bonne en trop d’occasions, blette leurrée par quelque William si prompt à déclarer sa flamme, et aussitôt reparti vers d’autres pêchers.
Mais j’ai appris la leçon, et je ne vais pas me figuier encore une fois dans une histoire à peine éclose !
Reinette que je suis, je deviendrais Reine-Claude avant l’aube si le coeur lui en dit, à mon joli prunier.
Je garde mon raisin et ma tête bien froide. Je ne céderai pas sous les litchis doucereux de son premier regard. Le pissenlit serait trop amer s’il s’en retournait ensuite, concombre et celeri-rave, déconfit à l’avance de sa victoire certaine.

Sept heures au potager. Nous parlerons ciboule et ciboulette, lavande de ses yeux et thym velouté sous ses baisers furtifs, romarin dans la main, persil à nos chou-fleurs, cerfeuil l’un contre l’autre comme une seule boule de lierre...
Nous avons rendez-vous !
Courge nauséabonde, le doute s’insinue peu à peu dans ma marguerite effeuillée.
Et s’il ne venait plus ?
Non, je ne renoncule pas.

L’obscurité a saisi la gloriette et embrasse à présent le jardin tout entier. J’ai la tête en spirée. Un goût de sedum âcre monte dans ma gorge nouée. Un phlox incontrôlable fait jaillir des gouttes de rosée de mes lentilles aveugles. 
Je patauge dans le potager, le rhizome en lamelles et le pruneau mauvais, avec des envies de meurtre ratatouille. Tomate verte, je carotte à fanes jaunies sans retenue. La défoliation est trop forte...

Huit heure trente.
Le silence étreint mes dernières giroflées.
Plus le noir se fait, plus tout m’asparagus clairement.
La nuit aubergine étend ses branchages sarmenteux et le paysage s’enfonce dans la pénombre, enlevant avec lui mon dernier estragon.

Folle que je suis, d’avoir cru ses aubriettes l’ombre d’un seul instant !
Je reste plantée là, tubéreuse, la sève figée, à fixer ce chemin qu’il devrait emprunter pour me retrouver. Je respire  les senteurs exquises qui se répandent langoureusement à la tombée du jour. 
Mon esprit s’effiloche en feuilles de salade. J’endive, mille frisées traversent ma scarole enflammée, mon coeur batavia la chamade. Aurait-il menti, le muflier ?

 Je veux croire encore qu’il s’est perdu.
J’avance vigne vierge entre haricots emmêlés et pois cassés en divisions romaines anarchiques.
Les pieds de framboisiers s’étreignent à ne plus savoir où sont leurs racines. Les aubépines s’en mêlent et les cassis effeuillent leurs vertus de leurs épines complaisantes.
Tout ici respire le désir et m’asperge de sa sensualité débordante. J’herbe folle parmi ces piments dépravés. Ma passion frustrée s’exacerbe encore sous les à-coups de leur fouillis lascif.

Nous avions rendez-vous !
Il devrait être là, l’épinard ! Oh, comme je baiserai alors ses lèvres mandarine ! Je lui tirerai ses endives en broussaille, et lui pincerai méchamment le brocolis pour me venger de ces heures rhubarbe.
Puis je le laisserai m’effeuiller tendrement l’orange, supplier à genoux ma myrtille, implorer ma grâce et ma clémentine.
Nous roulerons alors sous les fruitiers chargés de pommes interdites, d’abricots juteux et de poires déconfites et jalouses. Nous écraserons de nos corps enlacés les coings regorgeant de leur bonheur sucré. L’oseille irritera nos peaux échauffées et les dernières chairs des nectarines vieillissantes exhaleront en mourant leur soupir odorant.

Il fait si noir ici que j’en perds mes repères.
J’amaryllis désespérée et je sanglote à gros salsifis.
Il m’a oublié comme un potiron mûr, dont les tiges fraîchement coupées s’étiolent déjà et racornissent inexorablement. Et me voici toute flétrie parmi quelques glaïeuls couchés de mauvaise volonté qui sonnent le glas de mon amour avorté. Je colchique à tâtons entre lupins maussades et delphiniums arrogants.
Je devrais m’en aller, mais presque malgré moi je zinnia encore entre les plates-bandes colorées qui me narguent de leurs bonheur tranquille.
Comme s’il pouvait venir, maintenant !
J’étouffe un crocus  et essuie sous mon oeillet une feuille de tulipe qui s’échappe. Les begonias charnues se moquent encore de moi. J’aurai du me méfier. Mais j’ai été trop narcisse. J’ai cru toute pétunia que j’étais la plus forte, irrésistible dahlia.

L’ombre a envahi la terrasse toute entière, emportant avec elle jusqu’aux dernières exhalaisons. Un dernier myosotis, mais plus rien ne m’importe, je reviens doucement sur le chemin minéral qui absorbe goutte à goutte mes ultimes espérances.
Demain, fossile erratique, j’irai à la grotte déverser mon chagrin dans les concrétions calcaires. Je me déliterai en stalactites larmoyantes et graverai ma complainte sur leurs veines pétrifiées.
Peut-être trouverai-je un semblant de compassion dans leur mutisme austère.
Dans ce jardin la vie fait trop de bruit, mes pensées s’étiolent sous leurs bourgeonnements volubiles...

 

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