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Les Caillous du Père Noël.

 

Une nouvelle écrite il y a quelques années à la même époque. Son récit compense largement la noirceur de la précédente, en suivant deux petits gars bien courageux à la recherche de la grotte cachée du Père Noël. Nul doute qu'elle se trouve sous le plus bel écrin de notre nature, dans la vallée de Chamonix...

N'hésitez pas à laisser vos commentaires après lecture, je les publierai au fur et à mesure...

 

- Mimi, tu te réveilles, allez, fainéant, c’est l’heure !

Le petit garçon fit un effort démesuré pour interrompre sa lutte avec le monstre à sept têtes. Dans un ultime effort onirique, il assena un coup de hache sur l’un des crânes granuleux, et ouvrit enfin les yeux. Penché au-dessus de lui, Julien le regardait avec reproche.

- Il est presque quatre heures, on va être à la bourre si tu ne te lèves pas.

Rémi frotta ses yeux et s’assit sur le rebord du lit. Encore hébété, il enfila docilement ses vêtements que lui tendait son frère, et tous deux se glissèrent sans bruit hors du chalet. Julien frissonna. L’immense bannière étoilée au-dessus de leurs têtes annonçait une nuit glacée. Tant pis pour le froid, c’était ce soir ou jamais. La lune était pleine, et son intense luminosité leur promettait une excursion plus aisée. Il enfonça sur la tête de son petit frère une casquette fourrée et lui tendit ses gants. Tous deux s’éloignèrent rapidement dans les ténèbres, guidés par les reflets acier des paravalanches. Au-dessus d’eux, à quelques dizaines de mètres, le glacier luisait comme un immense pansement bleuté, éclairé de l’intérieur par le miroitement aveuglant de l’astre lunaire. Les deux garçons entreprirent d’escalader les premières moraines de glace. Rémi soufflait bruyamment, asphyxié par le froid intense qui pénétrait dans ses poumons.

- Donne-moi ton sac, et mets ton col sur ta bouche, ordonna Julien.

Au bord du premier sérac, ils s’arrêtèrent pour souffler un peu. Assis sur un bout de rocher glacé, Rémi tentait de dissimuler les halètements rauques qui déchiraient sa poitrine.

- Première leçon, déclara Julien, impassible. Vérification du matériel. On aurait l’air malin, une fois là-haut, si on s’apercevait qu’on avait oublié les crampons !

Rémi hocha la tête et ouvrit les sacs à dos : Lampes frontales, boussole, loupe, marteau, massette, burin à bout large....

- Tu as l’autre ? s’enquit l’adolescent.

Rémi sortit le deuxième burin, plus pointu et tranchant.

- OK. Lunettes, petite cuillère, sacs plastiques, sacoche de tri, linges divers, carnet, cahier, crayons. Je crois que tout y est.

Dans l’autre sac se trouvaient deux cordes d’une vingtaine de mètres, des crampons attache rapide, un thermos de chocolat chaud et quelques gourmandises. Julien versa une tasse à son frère qui tremblait de froid. Il hésita un instant, avant d’ajouter d’un ton faussement détaché :

- Tu tiendras le coup, hein, petit frère ? Parce que si tu veux faire demi-tour, c’est maintenant...

- Ça va, protesta le garçon bravement. Laisse-moi me mettre dans le rythme.

Les garçons rangèrent leurs affaires et reprirent leur chemin. Le couloir devenait de plus en plus étroit. Ils passèrent rapidement les premiers passages rocheux, dont les prises étaient encore largement éclairées par l’aura lunaire. À l’entrée du deuxième corridor, Julien aperçut immédiatement la clapière qui formait comme une veine de bande claire entr'ouverte au bas de la paroi. Quelques jours auparavant, il avait repéré le filon de quartz qui marbrait les rochers de granit, presque par hasard, alors qu’il faisait son escapade quotidienne aux alentours du glacier. Ce matin-là, il s’était aventuré un peu plus haut que d’habitude, attiré par un rayon de soleil qui semblait jouer avec un morceau de la paroi. Il s’était retrouvé juste au-dessous du sillon totalement invisible depuis le côté fréquenté du chemin. Il avait frappé un coup sec à l’aide d’un caillou contre la roche, qui avait émis un son creux tout à fait satisfaisant, lui arrachant un gloussement de plaisir.

Depuis quatre jours, il ne pensait qu’à ça, frémissant à l’idée que quelqu’un découvre avant lui le passage. En cette veille de Noël, c’était de la folie d’envisager une telle expédition, mais il n’avait plus le choix. La neige se faisait attendre, et la météo annonçait un léger redoux avant les grandes tempêtes de janvier. Il ne pouvait se résoudre à attendre le printemps. Pour peu que les roches friables s’écroulent pendant le dégel, il ne reconnaîtrait plus rien dans quelques mois. L’occasion était trop belle de faire mentir les grands chasseurs de cristaux, qui dédaignaient le bas de la vallée, trop fréquenté à leur goût par les amateurs. Ils préféraient s’enfoncer dans le glacier des Bois, au-dessus du Montenvers, ou approcher le mythique jardin de Talèfre, d’où avaient été extraites les plus grosses pièces d’améthystes : des quartz violets qui atteignaient plus de cinquante kilos, aux couleurs purpurine et bleuâtre, formés dans des géodes où l’on pouvait se tenir debout tant elles étaient immenses.

De telles découvertes laissaient Julien rêveur. Il avait bien participé à quelques expéditions mémorables, notamment dans la salle de la Gardette, regorgeant des plus purs cristaux, belle comme une église. Il avait aussi assisté avec écœurant au pillage de ces braconniers qui détruisaient sans vergogne les petites pièces pour arracher le cœur de l’écrin... Un éboulement récent avait condamné le sanctuaire à jamais. Depuis, Julien avait refusé toutes les courses, préférant se livrer seul à ses escapades dans son domaine préféré. Ici, c’était son territoire. C’était là qu’il devait découvrir les plus beaux joyaux de dame Nature, c’était dans ces séracs qu’il connaissait par cœur qu’il rencontrerait la perfection minérale...

- Julien...

Dans la voix du petit pointait une sourde inquiétude.

- Tu es sûr que c’est le bon chemin ? On devrait au moins voir des lutins, ou une surface d’atterrissage pour le traîneau...

Julien réprima un éclat de rire.

- T’en fais pas, Mimi, on n'est pas loin. C’est que, tu comprends, le père Noël, il doit bien se cacher. Parce que si tous les mômes de la vallée venaient lui rendre visite, il n’aurait plus le temps de préparer ses cadeaux !

Soucieux, Rémi fronça les sourcils.

- Alors on va peut-être le déranger.

- Mais non ! Il ne reçoit jamais de visite. Il sera très heureux que tu lui donnes des nouvelles de la Vallée !

Le petit se tut, vaguement rassuré. Manquerait plus qu’il se fasse enguirlander par le père Noël en personne, et c’en serait fini de sa voiture télécommandée à rotations supersoniques !

Julien continuait son ascension, tout en songeant qu’il avait intérêt à trouver quelque chose, au moins une grotte abandonnée, pour justifier ses promesses. Depuis que Rémi était malade, il n’avait cessé d’inventer des histoires plus insensées les unes que les autres pour distraire son petit frère de ses douleurs lancinantes. Au moins avec lui, le petit oubliait ses globules de malheur qui dégénéraient de plus en plus rapidement. Un jour, alors qu’ils parlaient du Père Noël, - A huit ans, Rémi y croyait encore dur comme fer -, Julien lui avait affirmé qu’il avait découvert sa cachette sous le glacier des Bossons. Depuis cette révélation, Rémi suppliait son frère de l’y emmener. Au début, Julien avait évidemment refusé. Rémi l’avait même menacé dans un accès de colère de raconter aux parents ses sorties nocturnes de plus en plus fréquentes. Les deux garçons s’étaient battus, Rémi avec une force qui avait fait stupéfiée Julien. Son maigrichon de frère avait des ressources d’énergie qui ne demandaient qu’à s’exprimer, pourvu que la motivation fut suffisante. C’était peut-être la voie de la guérison !
Une visite au père Noël, c’était son dernier espoir de l’arracher à cette maladie qui le rongeait jour après jour.

Julien avançait toujours, vérifiant sans cesse les pas hésitants du petit. L’angoisse le tenaillait. Et s’il avait eu tort de l'emmener ? Et s’il avait surestimé ses forces ? Il aurait l’air malin, coincé dans la face de granit avec ce petit garçonnet souffreteux, trente mètres de gaz sous eux et moins vingt au baromètre. Pour sûr, il risquait de dérouiller. Et encore, s’ils avaient assez de chance pour qu’on les retrouve avant deux jours, parce qu’avec ce froid-là, ils ne tiendraient pas plus longtemps. Julien chassa ses pensées noires et s’appliqua à hisser son frère sur un léger surplomb. Il reconnut à quelques mètres sur la droite une grotte ancienne, qui ne lui avait pas paru de grand intérêt. Elle avait été visitée depuis bien longtemps, et il ne restait aucune trace de ses trésors volés. Par contre, les fentes annexes l’intéressaient plus particulièrement, laissant espérer de nouvelles ouvertures. Il ôta prestement le gant de sa main droite, et se pencha du plus qu’il pouvait sans déséquilibrer son frère qui tirait la langue en contrebas. Puis il passa la main délicatement le long de la fente, fermant les yeux pour mieux imaginer la texture qui glissait sous ses doigts. Il lécha le bout de ses phalanges, et sourit largement. Sous ses ongles, un goût âcre d’argile. Ils étaient près du but.

- Courage, petit, nous y sommes presque. Tu tiens le coup ?

Rémi hocha la tête, incapable d’articuler un son. Il était temps qu’ils arrivent, il n’en pouvait plus et commençait à se demander si le père Noël valait bien toute cette souffrance. Mais si c’était encore un coup de Julien, ah ça, il ne lui pardonnerait pas de sitôt. Quoique... Il esquissa un petit sourire. C’était quand même plutôt drôle de se retrouver tous les deux pendus à cette longue paroi glacée, bravant les interdits les plus définitifs. Depuis deux mois, il n’avait même plus le droit de courir le long des moraines. C’est vrai, il manquait un peu d’équilibre, mais quand Julien l’aidait, il ne se faisait jamais mal. Il sentait bien que chaque jour ses muscles s’affaiblissaient, ses membres devenaient plus lourds à soulever. Mais il était encore fort, et il leur prouverait, à tous ! Un jour il serait chasseur de cristaux, comme son frère... Et puis s’il trouvait le père Noël, il pourrait lui demander une bonne santé. Sinon, au moins sa voiture électrique.

Il monta les quelques mètres qui le séparaient de son frère dans un élan de vigueur. Comme il se sentait vivant là, dans cette nuit glacée, le corps plus léger que les nuages qui s’effilochaient devant la lune ronde.

- On y est !

Le cri de victoire de son frère le fit sursauter. Il respira un grand coup et donna un dernier coup de rein pour s’enfiler dans la gaine de granite.

Ils se trouvaient tous les deux dans un orifice immense, assez grand pour que Rémi puisse rester debout. Accroupi devant lui, Julien grattait frénétiquement les parois luisantes.

- Regarde, par là, c’est tout gelé, tu vois, c’est bon signe, mon petit père ! J’ai trouvé de la glaise...

Un hurlement de douleur l’empêcha de terminer sa phrase. Une épine de cristal venait de s’enfoncer sous son ongle. Il l’arracha en pestant, alors que Rémi cherchait un bout de chiffon pour arrêter le sang.

- Wouaow, ça fait mal. J’aurai dû m’y attendre, quand il y a de l’argile comme ça en bloc, les cristaux ne sont pas loin.

Rémi balaya la voûte de sa lampe de poche, et le rayon de lumière éclaira d’un coup la motte d’argile maculée de sang.

- Passe-moi un peu d’eau Mimi, dit encore Julien d’une voix tremblante, il faut que je nettoie ça !

Rémi fouilla fébrilement dans le sac de son frère et sortit une petite bouteille d’eau, Le grand avait déjà entrepris de nettoyer sa trouvaille à l’aide d’un peu de salive, et du bout de sa manche. Ému jusqu’aux larmes, il posa délicatement son bijou minuscule sur un replat bien stable au fond de la grotte.

- Allez, reprit-il, on va faire une pause hein, qu’est-ce que tu en penses mon Mimi ?

Le petit opina. Il avait faim et froid, l’envie de redescendre et de se glisser dans son lit encore chaud le tenaillait, mais il n’en dit rien. Ils dévorèrent les quelques barres de céréales volées dans la cuisine la veille, et ils burent chacun deux grandes gorgées de chocolat chaud.

- Je crois bien que nous sommes sur la bonne route, déclara l’adolescent. Il y a de l’argile, là, et toute la paroi est suintante. J’ai déjà fait connaissance avec une épine de cristal. Un peu brutalement, mais bon ! Je pense qu’il y a eu du passage ici, déjà. Mais quelque chose me dit qu’on n’a pas fait le tour de cette caverne d’Ali Baba. Je dirais même que la géode doit se trouver à l’horizontale, un peu en dessous de nous. Il faut descendre...

- Tu veux dire la grotte du père Noël, demanda Rémi tout à coup soupçonneux.

- Mais oui, la grotte du père Noël, il habite la plus belle géode du glacier, je te le dis ! passe-moi le burin, le pointu, il faut que j’examine cette gangue.

Julien frappa un coup sec entre les deux roches, à l’endroit où apparaissaient des fragments de cristaux comprimés par les masses rocheuses. Un petit bruit sec lui répondit. Il retient son souffle et frappa une seconde fois un peu plus fort. D’un coup, la veine s’effrita et le coup de burin aboutit dans le vide.

- Bon sang, murmura Julien, de plus en plus fébrile. L’agitation commençait à l’envahir, et il fit un effort pour regagner son calme. Rémi regardait, les yeux écarquillés dans le noir, La trouée dans le rocher qui révélait maintenant une seconde grotte, immense. Il aida son frère à dégager l’orifice assez largement pour qu’ils puissent s’y glisser sans problème. Puis tous les deux s’encordèrent.

- Je descends le premier, ca ne doit pas être bien haut, mais on ne sait jamais. Tu m’assures quand même, OK ?
Julien passa d’abord le haut de son corps, descendant dans la cavité étroite la tête la première. Il rampait lentement. À travers les gants épais, il pouvait sentir le changement de consistance des parois à certains endroits. Ses doigts s’enfonçaient dans une glaise molle et onctueuse. Il jubilait. Il avait déjà parcouru trois ou quatre mètres, lorsque soudain le tunnel de granite déboucha sur une grotte immense, dont il avait peine à distinguer la profondeur, même en balayant les parois de sa lampe de poche.

Il en avait le souffle coupé. Sa découverte dépassait tout ce qu’il avait pu imaginer de ses chasses aux trésors. Les cloisons scintillaient, explosaient de mille feux d’artifice. Alors qu’il inclinait sa lampe, son regard percuta un énorme bloc veiné d’aiguilles de rutile, ces magnifiques cheveux de Vénus emmêlés et épars, surpris au petit matin dans leur sarabande endiablée. Son imagination s’emballait. Il était entré dans une autre dimension, là, sous la montagne et ses milliards de milliards de tonnes suspendus au-dessus de sa tête. Il approchait le cœur de la planète, le sens de la vie même. Il restait là, prosterné devant la pureté du monde minéral, comme si sa quête de la perfection aboutissait à cet instant précis. Au-dessus de lui se pressaient des cristaux aux reflets rosés. Des fluorites, s’extasia-t-il. Des octaèdres de fluorine par quintaux se pressaient de toutes parts, les pointes révélaient plus de vingt centimètres d’arêtes.

Les cris inquiets de Rémi le tirèrent de son émerveillement.

- Juju, je ne te vois plus, tout va bien ?

 Julien s’extirpa du long tuyau naturel et se redressa. Du haut de ses un mètre quatre-vingt-deux, il tenait debout dans la chapelle miraculeuse !

- Viens petit, cria-t-il,  je crois que nous y sommes !

En quelques minutes, Rémi avait rejoint son frère et contemplait avec stupéfaction le spectacle enchanteur. Julien avaient déjà commencé à attaquer les parois, sur lesquelles les plaques de cristaux adhéraient en couches. La géode était mure ! En une heure, il avait déjà réuni les plus beaux spécimens de minéraux : Feldspaths cristallisés comme de l’adulaire, barytine tigrée dont les traces de carbonates de cuivre révélaient la présence d’azurite et de malachites somptueuses, blocs intacts de jaspe rouge et vert, plaques de quartz fumées, aux cristaux violacés. Magnifiques éclogites teintées du vert du pyroxène, du rouge rosé des particules de grenat, et dévoilant sur leur surface polie des micas blancs, boules d’olivine, traînées de disthène... Et les tourmalines par grappes, les corindons par légions... C’était stupéfiant de beauté vierge, de profusion, de richesse. Jamais encore il n’avait vu une telle concentration de gemmes plus éclatantes les uns que les autres.

Rémi emballait précautionneusement les trésors dans des bouts de chiffons, puis fourrait le tout dans des sacs en plastiques étiquetés rapidement.

- Regarde, s’exclama Julien en exhibant triomphalement une magnifique pièce d’au moins un kilo, voilà la preuve que les terres les plus ingrat sont celles qui recèlent souvent les plus grands trésors au-dedans.

- J’ai froid, murmura Rémi, dans un gémissement d’animal chétif.

Julien s’arracha à sa contemplation et regarda le garçon avec inquiétude. Rémi grelottait, les lèvres bleuies, le corps recroquevillé contre un recoin pointu. Il déplia la couverture arrimée à son sac à dos, et enveloppa le petit. Il paraissait si faible tout à coup. Sa montre indiquait sept heures. Ils avaient mis plus de temps que prévu. Dans quelques minutes, leur mère allait monter dans la chambre et trouver les lits vides. Heureusement qu’il avait pensé à laisser un mot, indiquant le but de leur escapade nocturne. Il sourit à son frère, et passa une main tendre sur son front fiévreux.

- Nous n’avons qu’à nous reposer ici un moment, le temps que tu retrouves des forces, le rassura-t-il gentiment. Il reste un peu de chocolat chaud. Tiens, bois un peu.

Le petit obéit, et après quelques minutes ses lèvres retrouvèrent une couleur rosée.

- Et le père Noël, demanda-t-il faiblement. Il est où ? Ça m’étonnerait qu’il reste par là, je ne vois pas comment il pourrait sortir de ce petit trou, il est quand même gros, et puis ma voiture électronique, elle ne passe pas, pas là...

Julien se mit à rire. Quand il avait une idée en tête, celui-là.

- Il est peut-être allé faire un tour. Enfin, quand tuvois la beauté de cet endroit, tu ne peux pas douter une seconde que c’est le père Noël qui l’a décoré ! Regarde, on dirait des guirlandes enluminées...

Certains endroits de la grotte brillaient encore singulièrement, longtemps après que Julien les eut soumis à la lumière de la lampe, révélant la présence de cristaux phosphorescents. En soulevant le petit pour l’allonger plus confortablement sur un replat, Julien remarqua un filon de quartz zébrant la roche feuilletée. Etait-ce possible, un second four derrière cet amas de granit ? Il reprit le burin et frappa à nouveau contre la roche. Le son creux résonna à nouveau et la roche s’éboula, révélant un nouveau passage. Il n’en croyait pas ses yeux. Ils devaient déjà être à dix mètres de la fracture de la paroi par laquelle ils s’étaient introduits.

- Ne bouge pas, dit -il au petit qui somnolait déjà. Je crois que j’ai trouvé une nouvelle géode. Il faut que je jette un coup d’œil.

Le petit se pelotonna, résigné à attendre. Les minutes semblaient des heures, son corps se raidissait peu à peu. Il ne sentait déjà plus ses mains. Il ferma les yeux et plongea doucement dans un sommeil comateux. Au cœur de son esprit engourdi, il commençait à distinguer des formes mouvantes, comme des personnages difformes qui s’agitaient en tout sens. Il écarquilla les yeux de toutes ses dernières forces. La faible lueur de la bougie que son frère avait laissée allumée renvoyait sur les parois étincelantes des silhouettes trapues qui couraient gaiement çà et là.

“Les lutins du père Noël”, pensa-t-il, à peine étonné. Ils y étaient donc ! Son frère ne lui avait pas menti. À ses oreilles parvenait une musique assourdie rythmée au son des grelots tintinnabulants. Il ferma ses paupières lourdes, bercé par l’air guilleret. Il sentait contre lui l’haleine tiède des petits bonshommes qui le réchauffaient de leurs minuscules mains agiles, frottaient ses doigts gourds et massaient ses pieds inertes ; Avant de plonger dans l’inconscience, il eut juste le temps d’entendre une grosse voix douce ronronner tout contre son oreille. “Joyeux Noël, petit.”

...

Le ronronnement s’amplifiait, au point qu’il finit par ouvrir les yeux, émergeant de sa torpeur. Comète, sa petite chatte tigrée s’ennuyait de lui. Depuis le temps qu’il dormait ! Il frotta sa joue contre l’oreiller en flanelle, et goûta la chaleur tiède et pelucheuse des draps étroitement bordés autour de son corps. En tournant la tête à gauche, il découvrit son grand frère endormi contre le dossier de la chaise, qui ronflait légèrement. Ses joues creuses étaient clairsemées d’une barbe d’adolescent encore disparate. Il ne put réprimer une quinte de toux, qui réveilla Julien. Le visage fatigué du grand s’éclaira d’un coup.

- Mimi, ma petite marmotte, tu sors enfin de ton hibernation !

Rémi sourit faiblement. Il n’arrivait pas à comprendre ce qu’il s’était passé. Dans son cerveau embrumé, un trou noir absorbait ses pensées les unes après les autres, délitant ses idées en de petits jets incompréhensibles. Julien accrocha le regard perdu de son petit frère, et s’assit au bord de son lit en lui prenant la main.

- Je vois bien que tu te demandes où tu as atterri. Rassure-toi, on n’est pas au paradis, mais bien au chaud à la maison. Je me suis reçu une rouste de papa comme jamais, et maman me fait la gueule depuis quatre jours. Mais l’important c’est qu’on y soit arrivé, toi et moi, hein mon Mimi...

Un éclair traversa le petit alors qu’il écoutait son frère. Il tentait d’articuler, mais les mots refusaient de sortir de sa bouche encore paralysée. Enfin, il hoqueta, avec dans le regard une lueur joyeuse.

- Julien, je l’ai vu... J’ai vu le père Noël !

 

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