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Past Mortem

 

Une nouvelle écrite en 1999 pour un concours de nouvelles sur le thème du temps...
Le temps qui passe, impitoyable, trouverait-il ici son maître ?

N'hésitez pas à laisser vos commentaires après lecture, je les publierai au fur et à mesure...

 

Je n'ai pas une âme d'assassin.  Mais il me fallait le faire disparaître.
J'ai tout calculé. Ce jour où j'ai enfin pris ma décision, chaque heure comptait. J'avais juste le temps de préparer son agonie, sans qu'il puisse intervenir pour détruire mon plan machiavélique.

Je suis partie, en lui abandonnant le reste. Chaque chose lui appartient, je ne veux rien de lui. Je ne veux pas regarder les fruits pourrir, ni l'eau s'évaporer. Je n'ai besoin d'aucun témoin dans ce voyage meurtrier, tous sont ses complices, chaque objet devient un instrument de tentation pour me faire revenir en arrière. Mais c'est trop tard.

Ce dernier matin avant l’ultime assaut, j'ai fait très attention à ne pas me mettre en retard. C'était le dernier espoir que je lui concédais. Il a dû penser que je lui appartenais encore, que je lui appartiendrais toujours. Il est tombé dans le piège.

À 7 heures 15, j'ai pris mon petit-déjeuner à l'hôtel. Seule dans le silence de cette salle désertée. Il n'y a personne à cette époque, c'est pourquoi je me suis installée ici pour mes derniers préparatifs. Ce n'était pas le moment de faire des rencontres.

À 7 heures 35, j'ai posé ma montre sur le plateau. J'ai bien regardé l'heure qu'il était, j'ai fixé dans ma mémoire la grande aiguille et la petite qui s'embrassaient, penchées en bas à gauche vers mon passé, et je n'ai pas oublié non plus de suivre la trotteuse agitée. C'était mon adieu, et ma première déclaration de guerre sans merci à mon fossoyeur.

Quand le serveur a emmené le plateau, il a fait semblant de ne pas remarquer le bijou qui brillait avec insolence, comme une ultime provocation de mon ennemi. Je le connais tellement, il ne rate aucune occasion. C'est sa raison d'être, que de nous prendre en otage dans son décompte inexorable.

Le pauvre garçon devait se réjouir de mon inattention, alors que je sais bien, moi, que c'est une arme impitoyable que je lui laisse, un instrument maléfique qui se retournera contre lui aussi un jour ou l'autre.
J'ai payé. J'ai laissé sur le comptoir l'argent qu'il me restait. À quoi bon compter, quand l'éternité m'attend.

Je ne suis pas allée dans ma chambre. Mon sac ouvert devait traîner au milieu de la pièce, mes quelques affaires jetées négligemment sur le lit. Toutes ces pauvres choses désormais inutiles et vaines, figées par ma seule volonté dans leur insignifiance. Elles n'existent déjà plus pour moi. Elles ne font pas partie du voyage.

J'ai quitté le salon, et je me suis dirigée avec nonchalance vers les portes battantes, comme si j'allais humer l'air avant de décider de mes activités du jour. Je suis sortie, et j'ai commencé à marcher droit devant moi. En face, à perte de vue, le désert. Une vie entière n'aurait pas suffi à le traverser.
J'ai laissé aller mes pas, m'éloignant petit à petit de tout. Au début, il ne faut pas regarder en arrière, parce qu'il se tient là dans l'ombre, aux aguets, faisant tinter les cloches des villages, laissant la lumière décroître le long des maisons blanches, rappelant au chant du coq ou par les longs aboiements des chiens perdus dans la nuit chaque heure qui s'écoule. Mais je ne me suis pas retournée. Sans cesse me revenait à l'esprit l'histoire de Lot dans la Genèse, fuyant Sodome et Gomorrhe ravagées par les larmes de soufre et de feu, et de sa femme transformée en colonne de sel, parce qu'elle avait osé regarder en arrière. Et je savais que c'était cela qui m'attendait, si je faiblissais seulement.

Il faisait chaud. Et sec. La sueur ruisselait entre mes omoplates, et l'eau coulait le long de mes seins. Mes tempes étaient moites et mes cheveux collés me chatouillaient les joues. Je n'y ai prêté aucune attention, c'était encore une ruse. J'avançais. Les mains vides, le cœur sec, la langue morte dans ma bouche, inutile, sauvagement déterminée dans ma lutte à mort.
Je continuais mon chemin les yeux fermés, pour ne pas voir les kilomètres défiler, pour ne plus rien regarder, ni présent, ni passé, ni futur, pour oublier ce qui n'est pas moi, celui-là même qui m'a volé chaque jour de ma vie jusqu'au jour où j'ai décidé de le combattre. J'allais de dunes en dunes, et je sentais peu à peu le poids de la civilisation s'alléger tandis que disparaissaient dans mon dos les dernières baraques, les ultimes champs labourés jusqu'à l’harassement, les enclos misérables retenant quelques chèvres faméliques.
J'ai escaladé les premières collines. Je trébuchais souvent, aveugle aux obstacles. Qu'importent les mains arrachées, les ongles ensanglantés, les genoux écorchés. La douleur n'est plus rien, elle lui appartient aussi, je ne veux pas qu'elle cesse, je ne veux plus qu'elle m'arrête.
Je posais un pied, puis l'autre, pas après pas, sans compter, sans plus savoir quel jour passait ni quel autre était à venir. À perte de vue dans le grand sablier de mon infini. Le décompte de l'éternité.

C'est ici que j'ai décidé de m'asseoir. Sans vraiment le vouloir. Mes muscles m'ont lâché à cet endroit précis. Pourquoi ici, plutôt qu'ailleurs ? Pourquoi pas. Je n'avais pas vraiment de réponse, ni d'objection à opposer à l'immense lassitude de mes jambes. Dernière concession à ce corps traître rallié à sa cause. Eh bien restons-en là si tu le veux, ma chair, si tu l'entends ainsi, mon sang. De toute façon vous n'êtes plus rien.

Devant moi, partout autour, le même paysage décliné, dense et flou dans mes yeux fatigués. Rien ne distingue une dune d'une autre, le vent se charge de défaire les images qui s'installent dans mon esprit. À chaque instant tout s'écroule, et s'érige à nouveau, rien ne demeure sinon le souffle incessant dans les collines malléables. Le vent est mon allié, je le sais. Je l'en remercie en le laissant caresser mes joues de sa langue âpre et brûlante, et décoiffer mes cheveux dans une tendresse brutale.

Dans le ciel, quelques nuages passent. Ils vont et viennent en de spectacles fantasmagoriques et incessants. Jamais les mêmes, et pourtant toujours cet immuable mouvement allant et venant. Je fixe les cocons blancs dans leur mue incessante, tantôt escargots ébréchés, tantôt frêles silhouettes tremblantes, bientôt déchirées en de petits lambeaux déliquescents. Mes yeux absorbent le soleil et ses acolytes poudrés jusqu'à ce que mes paupières brûlées demandent grâce et se referment. Alors dansent devant mes pupilles écarquillées les étoiles scintillantes, les papillons aux couleurs irisées qui n'en finissent plus de s'ébattre dans chaque recoin de ma cervelle endolorie. Éclats de verre qui lacèrent mes yeux de l'intérieur, trous noirs qui me plongent dans le gouffre béant du vide absolu. Me dissoudre dans l'univers. La musique du silence tourne en boucle depuis ce moment où le temps s'est suspendu. L'impermanence. Rien ne demeure. Je le tiens, il agonise, il me supplie de l'épargner, mais rien n'y fait.

Mon enveloppe physique s'est soumise à son autorité. Ma bouche est sèche, et ma langue énorme m'empêche de respirer. Les halètements de mes poumons soulèvent mes épaules en de mouvements saccadés. Mes bras pendent le long de mes côtes, désormais inutiles tant ils sont affaiblis. Mon corps entier tressaille encore, mais je ne veux rien savoir de sa souffrance. Elle ne m'appartient plus. Impitoyable. Je dois être impitoyable. Il en va de ma victoire.

Plus le temps se vide de sa substance, plus je me remplis. Je me nourris de son effacement. Je grignote chaque heure, j'avale goulûment chaque minute, je dépèce les secondes, et je les mâche toutes. Je les absorbe, je les digère, et je les évacue sous forme de néant. Et voilà encore quelques heures d'effacées. Bientôt il n'en restera rien, car ma faim est insatiable, mon appétit démesuré.

J'ai laissé échapper un peu de temps perdu. Il s'est égaré et il ne reviendra pas. Mon souffle lui-même ne bat plus au rythme, mon cœur perd la cadence et c'est tant mieux. Encore une bataille de gagnée contre son maudit calendrier. Je sens qu'il se fatigue.

 J'ai envie de m'allonger là, de dormir, de fermer les yeux jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien, que l'immensité de ce vide béant qui m'attend. Je veux passer le reste de mon temps à le tuer à petit feu, comme il le fait pour nous tous, pauvres humains condamnés à nous user contre la grande horloge. Mais je vais gagner, car je n'ai plus que quelques instants avant de lui donner le coup de grâce.

Je ferme les yeux. Mon cœur cesse de battre, et mon esprit s'envole au-delà. Mon corps se fond dans l'étendue granuleuse, se dilate dans le grand sablier à l'en faire exploser. Le sable ne coule plus. Le temps s'arrête.

J'ai tué le temps.
Il faut du temps
pour aborder l'éternité
Il faut à chaque moment
égarer l'instant suivant.
L'infini m'attend
Je ne suis plus si pressée.

 

 

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